Livre : le prince de machiavel

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Le Prince est un traité politique écrit au début du XVIe siècle par Nicolas Machiavel, homme politique et écrivain florentin, qui montre comment devenir prince et le rester, analysant des exemples de l’histoire antique et de l’histoire italienne de l’époque. Parce que l’ouvrage ne donnait pas de conseils moraux au prince comme les traités classiques adressés à des rois, et qu’au contraire il conseillait dans certains cas des actions contraires aux bonnes mœurs, il a été souvent accusé d’immoralisme, donnant lieu à l’épithète « machiavélique ». Cependant, l’ouvrage a connu une grande postérité et a été loué et analysé par de nombreux penseurs.

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Sommaire

LE LIVRE COMPLET

Nicolas MACHIAVEL (1515)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Prince

 

 

 

Table des matières

 

 

 

Présentation de l’œuvre

 

 

 

Le Prince

 

Chap. I.           Combien il y a de sortes de principautés, et par quels moyens

on peut les acquérir.

Chap. II.          Des principautés héréditaires. Chap. III.    Des principautés mixtes

Chap. IV.        Pourquoi les États de Darius, conquis par Alexandre, ne se révoltèrent point contre les successeurs du conquérant après sa mort.

Chap. V.          Comment on doit gouverner les États ou principautés qui,

avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois.

Chap. VI.        Des principautés nouvelles acquises par les armes et par l’habileté de l’acquéreur

Chap. VII.       Des principautés nouvelles qu’on acquiert par les armes d’autrui et par la fortune.

Chap. VIII.     De ceux qui sont devenus princes par des scélératesses. Chap. IX.                        De la principauté civile.

Chap. X.          Comment, dans toute espèce de principauté, on doit mesurer ses forces.

Chap. XI.        Des principautés ecclésiastiques

Chap. XII.       Combien il y a de sortes de milices et de troupes mercenaires. Chap. XIII.                        Des troupes auxiliaires, mixtes et propres.

Chap. XIV.     Des fonctions qui appartiennent au prince, par rapport à la milice.

Chap. XV.       Des choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés.

Chap. XVI.     De la libéralité et de l’avarice.

Chap. XVII.    De la cruauté et de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint.

Chap. XVIII. Comment les princes doivent tenir leur parole. Chap. XIX.                        Qu’il faut éviter d’être méprisé et haï.

Chap. XX.       Si les forteresses, et plusieurs autres choses que font souvent les princes, leur sont utiles ou nuisibles.

Chap. XXI.     Comment doit se conduire un prince pour acquérir de la réputation.

Chap. XXII.    Des secrétaires des princes.

Chap. XXIII. Comment on doit fuir les flatteurs.

Chap. XXIV. Pourquoi les princes d’Italie ont perdu leurs États.

Chap. XXV.    Combien, dans les choses humaines, la fortune a de pouvoir, et

comment on peut y résister.

Chap. XXVI. Exhortation à délivrer l’Italie des barbares.

 

Présentation

 

Machiavel naît et meurt à Florence (3 mai 1469 – 20 juin 1527). Lors de sa naissance la république est, depuis trente-cinq ans, administrée à leur profit par quelques riches familles, sous l’autorité du chef de la famille des Médicis. Du 1er août

1464 au 3 décembre 1469, c’est Pierre, fils de Cosme l’Ancien, qui détient le pouvoir. Après lui, ce sont ses jeunes fils: Julien, qui périra en 1478, victime d’une conjuration, Laurent, qui sera Laurent le Magnifique, et disparaîtra à quarante-trois ans le 8 avril

  1. Le médiocre Pierre, fils de Laurent, sera chassé par les Florentins à l’arrivée de Charles VIII, en novembre 1494. Le moine Savonarole devient alors le chef d’une république théocratique. Mais les Florentins se lassent du rigorisme du dominicain, lui font procès et le brûlent (23 mai 1498).

 

Florence est libre, et c’est alors qu’apparaît Machiavel. Son existence, jusqu’à cette date, n’est connue que par de brèves mentions sur le livre de raison de son père, homme de loi de vieille et honorable famille, mais de médiocre fortune. Le 19 juin

1498 Nicolas Machiavel est, à vingt-neuf ans, nommé secrétaire de la seconde chan- cellerie (celle qui s’occupe des affaires intérieures) puis, le 14 juillet, secrétaire des « Dix de liberté et de paix », c’est-à-dire du gouvernement de la république. Il occupera ces fonctions jusqu’à la chute du régime, soit au palais de la Seigneurie, ou bien chevauchant par monts et par vaux, chargé de dizaines de missions tant militaires que diplomatiques, manifestant saris relâche un dévouement total à l’État et à sa patrie. Il rédige une importante correspondance officielle: instructions du gouvernement adres- sées aux chargés de mission, et surtout rapports au gouvernement sur ce qu’il tait et ce qu’il voit au cours de ses propres missions.

C’est une période nouvelle dans l’histoire de l’Italie. Elle est la proie d’États étrangers qui viennent d’achever leur unité, et de qui bientôt les querelles s’ajoutent aux dissensions traditionnelles des États italiens. Champ de bataille des Français, des Espagnols et des Impériaux, elle souffre cruellement de la guerre. D’autre part les condottières italiens ne pèsent guère en face des troupes étrangères. Pour assurer son indépendance, Florence compte sur l’alliance française, et Machiavel, armant les citoyens, s’efforce de doter sa patrie d’une armée nationale. Mais lorsque les troupes de Louis XII se replient, la république s’effondre, tandis que reviennent les fils et petits-fils de Laurent le Magnifique (septembre 1512). La liberté n’a guère duré plus de quatorze ans,

En novembre Machiavel, suspect, est destitué de ses fonctions. En lévrier 1513, impliqué par erreur dans un complot contre les Médicis, il est torturé et mis en prison. Il est libéré le mois suivant lorsque le cardinal Jean de Médicis, devenu le pape Léon X, lait promulguer une amnistie. Banni de la ville, il se retire dans une maison de campagne et commence les œuvres qui ont fait sa gloire: le Prince, les Discours sur la première décade de Tite-Live.

Mais la république a toujours fort mal rémunéré Machiavel. Il a femme et quatre enfants, desquels l’aîné a neuf ans. L’année suivante, un cinquième naîtra. Machiavel est pauvre. Et aussi, il a soif d’action. Il s’efforce d’obtenir un poste des nouveaux maîtres. Il lait agir son ami Vettori auprès de Léon X. Il dédicace le Prince à Laurent de Médicis qui, neveu du pape, gouverne Florence en son nom. En vain. Ce n’est qu’à partir de 1520 qu’on lui confiera de petites missions, tort indignes de son génie: faire régler des dettes ou des indemnités dues à des marchands florentins, trouver un prêcheur de carême. Entre-temps le succès de la Mandragore lui a fait une réputation d’auteur dramatique, il a publié l’Art de la guerre, et il a obtenu du cardinal Jules de Médicis – qui gouverne Florence depuis la mort de Laurent (4 mai 1519) et sera bientôt le pape Clément VII – la commande d’une histoire de Florence.

Machiavel a-t-il, par besoin d’argent, renoncé à la liberté de sa patrie ? Certes non. Lorsqu’en 1520 le pape lui lait demander ses idées sur l’organisation politique de Florence, il rédige le plan d’une constitution qui, assurant l’autorité de Léon X durant sa vie, deviendrait à sa mort parfaitement démocratique. Évidemment, on ne tiendra pas compte de ce plan.

Il semble d’ailleurs qu’à cette date, Machiavel ait depuis longtemps dépassé le cadre du patriotisme florentin. La chose est aisée à comprendre: depuis la chute de la république et l’élévation d’un Médicis à la tiare, le sort de Florence ne dépend plus de ses seules forces et de sa seule diplomatie. Sur le plan de la défense nationale, Florence est désormais liée aux États du Saint-Siège. Aussi Machiavel peut-il rêver qu’un Laurent de Médicis, un Jean des Bandes noires, parents du pape, entreprennent et réussissent l’œuvre tentée par César Borgia, fils de pape: l’unification de l’Italie. Dès 1513, il envisage la politique du point de vue de Rome, fait transmettre au pape des analyses de la situation, lui recommande chaleureusement l’alliance française contre les Impériaux. Après Pavie, se trouvant à Rome, il conjure Clément VII et ses principaux conseillers d’armer le peuple de Romagne, de créer cette armée nationale qui pourra résister aux étrangers. Le pape l’écoute, mais recule devant la dépense, D’ailleurs le procédé semble mal sûr, et Guichardin lui trouve des inconvénients (juin- juillet 1525).

Enfin l’année suivante, comme on se décide à mettre Florence en état de défense, on fait appel à Machiavel. Reprenant après plus de douze ans des fonctions officielles, il est, le 18 mai 1526, nommé secrétaire d’une commission chargée de construire des fortifications. Trois mois plus tard, il est envoyé en mission à l’armée auprès de Guichardin. Il va et vient, s’occupant à la fois de la guerre et des fortifications. Mais guerre et fortifications marchent tort mal: indécis, avare, le pape ne cesse de gêner l’action de ses serviteurs. Machiavel, qui n’est plus jeune, s’épuise à accomplir sa tâche tandis que, soue le connétable de Bourbon, les Impériaux descendent vers Rome. Le 6 mai 1527 commence le sac de là ville éternelle, et le 22 mai noue retrouvons Machiavel en mission à Civitavecchia, discutant avec l’amiral Doria de l’utilisation de la flatte pontificale. Puis, à une date inconnue, il rentre à Florence, où le 16 mai le gouvernement des Médicis a été renversé et la république proclamée.

La ville enfiévrée s’apprête à se défendre, nomme de nouveaux fonctionnaires pour diriger les préparatifs militaires. De Machiavel, vieux patriote demeuré en son cœur fidèle à la liberté, il n’est pas question. Peut-être parce qu’on ne voit en lui qu’un serviteur des Médicis. Ou bien parce qu’il est malade: il mourra quelques jours plies tard – probablement te 20 juin – sans qu’on sache rien de ses dernières craintes au de ses derniers espoirs.

Depuis longtemps on dénonce une disparate dans la vie de Machiavel: ce républicain a délibérément sollicité un poste, des Médicis. Et une autre disparate dans son oeuvre: il a dans le même temps écrit les Discours sur Tite-Live, traité du gouvernement républicain, et le Prince, bréviaire de la tyrannie. Ces accusations ne paraîtront guère fondées si l’on prend garde à certains points qui n’ont pas assez retenu l’attention.

Avant ta défaite de 1512, Machiavel, de par ses fonctions mêmes, est contraint d’envisager les choses du point de vue des intérêts particuliers de Florence. Après la défaite, destitué, il a l’esprit plus libre pour juger ta situation de haut. D’ailleurs le sort de Florence est désormais lié à celui du Saint-Siège. Les pires passionnés de ses amis, simples citoyens, peuvent bien comploter contre les Médicis et sacrifier leur vie même à la restauration de la liberté. Machiavel, lui, vient de passer près de quinze ans à défendre par la diplomatie et la guerre l’indépendance de sa patrie. Il a échoué. Et à ses yeux le problème fondamental, c’est de comprendre pourquoi il a échoué et comment on pouvait réussir. La défense de l’État contre les étrangers a donc priorité sur le rétablissement de la liberté. En d’autres termes, une république libre n’est pas souhaitable si elle doit conduire à vivre sous la botte étrangère.

Ceci dit, le sens du Prince apparaît en toute clarté. L’exemple de César Borgia est parfaitement explicite, et nous en avons dit la signification. Quant au dernier chapitre, il faut tout ignorer des horreurs commises pendant les guerres d’Italie pour y voir une page de littérature pure. Ce dernier chapitre est la raison même du livre: le Prince que Machiavel appelle de ses vœux et à qui il enseigne à unifier l’Italie, ce Prince rassemblera en un faisceau toutes les forces italiennes, et c’est à lui qu’il est réservé de chasser ces hordes barbares qui, pillant, violant, massacrant, ne cessent de parcourir l’Italie. Les amis de Machiavel peuvent bien comploter pour la liberté de Florence. Machiavel, lui, sait que Florence ne peut plus se sauver seule. En 1527, c’est en soupirant, dit un témoin, que Machiavel rentre à Florence. On a supposé que, serviteur des Médicis, il était triste de voir la liberté rétablie. C’est là une déduction d’une absurdité monstrueuse. Si Machiavel est mortellement triste, c’est qu’il a   vu, par avarice, le lamentable Clément VII licencier ses propres armées. Il a vu déferler le flot des Impériaux à travers la Romagne tandis que s’évanouissaient les dernières troupes italiennes. Florence a été épargnée ? Florence est libre ? Oui sans doute. Mais continent se réjouir à la vue de cet îlot de liberté qui ne pourra s’opposer qu’un moment à la marée des barbares ? Pour se réjouir de la liberté de Florence, il faut n’avoir pas quitté Florence, ignorer ce terrible monde extérieur qui inévitablement imposera bientôt son écrasante présence. Machiavel est lucide.

Florence sera libre trois ans et ne capitulera qu’après un siège héroïque au cours duquel périront une grande partie des habitants. Et parmi eux, l’étendard au poing, l’un des fils de Machiavel.

Machiavel, donc, veut voir les forces italiennes unifiées par un Prince. A-t-il donc renoncé à la liberté ? Nullement. Il a renoncé à la liberté de Florence, parce qu’au temps des grands États qui viennent de se former, Florence ne peut lutter à armes égales. Mais Machiavel ne renonce pas à la liberté de l’Italie. Et s’il souhaite un monarque, il a, dans les Discours, prodigué les explications qui permettent de comprendre que le monarque est, à ses yeux, à la lois nécessaire et transitoire. Le monarque est nécessaire parce que, d’une part, il faut un homme seul pour fonder un nouvel État, et que, d’autre part, on trouve dans certains États italiens des seigneurs féodaux que seule une main royale petit soumettre à la loi commune.

Nécessaire, ce monarque sera transitoire. D’abord parce que, de toute façon, les régimes ne sont pas stables, et que les États évoluent, passant par degrés de la monar- chie à la république. Et ensuite parce que cette évolution, qui petit être lente lorsqu’elle est livrée et l’aveugle cours des choses, Machiavel pense l’accélérer consi- dérablement en faisant accomplir par son Prince, dès l’origine, les réformes qui con- duiront tout naturellement à la république. A ses yeux, il y a une relation nécessaire entre la forme et la matière des États, c’est-à-dire entre le régime politique et la structure sociale. La monarchie est liée à l’inégalité, la république à une relative égalité. Et si la matière se transforme, la forme ne peut manquer de suivre. Aussi faut- il, pour assurer la durée d’un royaume, y maintenir l’inégalité, et pont- assurer celle d’une république, y rétablir périodiquement l’égalité qui sans cesse tend à s’estomper.

Si on lit le Prince avec attention, ou verra que Machiavel, en se fondant sur des considérations d’intérêt, de sécurité, et surtout de puissance militaire, incite le Prince à créer les conditions de la république: il faut lutter contre les puissants, protéger les humbles, armer le peuple et non s’armer contre lui. Qui sait lire découvrira, dans le Prince comme dans les Discours, les fruits d’une réflexion ardente sur les conditions réelles de la liberté.

Les textes que nous donnons à la suite du Prince permettront de mieux situer ce texte célèbre dans l’ensemble de la conception machiavélienne de l’histoire et de la politique.

Nous donnons ci-après dans la traduction de J.V. Périès dernier traducteur des œuvres complètes de Machiavel – les textes suivants :

Le Prince ; la Description de la manière dont le duc de Valentinois fit mettre à mort Vitellozo Vitelli, Oliverotto da Fermo, le seigneur Pagolo et le duc de Gravina Orsini ; des extraits de l’Art de la guerre, de l’Histoire de Florence, et des Discours sur la première décade de Tite-Live ; enfin l’exposé des motifs d’une loi sur le recrutement, une lettre célèbre où Machiavel décrit son existence au temps où il écrit le Prince, et la Nouvelle très plaisante du démon qui prit femme.

LE

PRINCE

CHAPITRE I                 

Combien il y a de sortes de principautés, et par quels moyens on peut les acquérir.

Tous les États, toutes les dominations qui ont tenu et tiennent encore les hommes sous leur empire, ont été et sont ou des républiques ou des principautés.

Les principautés sont ou héréditaires ou nouvelles.

Les héréditaires sont celles qui ont été longtemps possédées par la famille de leur prince.

Les nouvelles, ou le sont tout à fait, comme Milan le fut pour Francesco Sforza, ou elles sont comme des membres ajoutés aux États héréditaires du prince qui les a acquises ; et tel a été le royaume de Naples à l’égard du roi d’Espagne.

 

D’ailleurs, les États acquis de cette manière étaient accoutumés ou à vivre sous un prince ou à être libres : l’acquisition en a été faite avec les armes d’autrui, ou par celles de l’acquéreur lui-même, ou par la faveur de la fortune, ou par l’ascendant de la vertu.

Le Prince

CHAPITRE II                

Des principautés héréditaires.

Je ne traiterai point ici des républiques, car j’en ai parlé amplement ailleurs : je ne m’occuperai que des principautés ; et, reprenant le fil des distinctions que je viens d’établir, j’examinerai comment, dans ces diverses hypothèses, les princes peuvent se conduire et se maintenir.

 

Je dis donc que, pour les États héréditaires et façonnés à l’obéissance envers la famille du prince, il y a bien moins de difficultés à les maintenir que les États nou- veaux : il suffit au prince de ne point outrepasser les bornes posées par ses ancêtres, et de temporiser avec les événements. Aussi, ne fût-il doué que d’une capacité ordinaire, il saura se maintenir sur le trône, à moins qu’une force irrésistible et hors de toute prévoyance ne l’en renverse ; mais alors même qu’il l’aura perdu, le moindre revers éprouvé par l’usurpateur le lui fera aisément recouvrer. L’Italie nous en offre un exemple dans le duc de Ferrare ; s’il a résisté, en 1484, aux attaques des Vénitiens, et, en 1510, à celles du pape Jules II, c’est uniquement parce que sa famille était établie depuis longtemps dans son duché.

En effet, un prince héréditaire a bien moins de motifs et se trouve bien moins dans la nécessité de déplaire à ses sujets : il en est par cela même bien plus aimé ; et, à moins que des vices extraordinaires ne le fassent haïr, ils doivent naturellement lui être affectionnés. D’ailleurs dans l’ancienneté et dans la longue continuation d’une puissance, la mémoire des précédentes innovations s’efface ; les causes qui les avaient produites s’évanouissent : il n’y a donc plus de ces sortes de pierres d’attente qu’une révolution laisse toujours pour en appuyer une seconde.

Le Prince

CHAPITRE III              

Des principautés mixtes

C’est dans une principauté nouvelle que toutes les difficultés se rencontrent.

D’abord, si elle n’est pas entièrement nouvelle, mais ajoutée comme un membre à une autre, en sorte qu’elles forment ensemble un corps qu’on peut appeler mixte, il y a une première source de changement dans une difficulté naturelle inhérente à toutes les principautés nouvelles : c’est que les hommes aiment à changer de maître dans l’espoir d’améliorer leur sort ; que cette espérance leur met les armes à la main contre le gouvernement actuel ; mais qu’ensuite l’expérience leur fait voir qu’ils se sont trompés et qu’ils n’ont fait qu’empirer leur situation : conséquence inévitable d’une autre nécessité naturelle où se trouve ordinairement le nouveau prince d’accabler ses sujets, et par l’entretien de ses armées, et par une infinité d’autres charges qu’entraînent à leur suite les nouvelles conquêtes.

 

 

 

 

 

Le Prince

 

CHAPITRE XXV          

 

 

Combien, dans les choses humaines, la fortune a de pouvoir,

et comment on peut y résister.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Je n’ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d’où l’on peut conclure qu’il est inutile de s’en occuper avec tant de peine, et qu’il n’y a qu’à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s’est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu’il ne nous était pas possible de prévoir – aussi suis-je assez enclin à la partager.

 

Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j’ima- gine qu’il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu’elle en laisse à peu près l’autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impé-

 

 

 

 

 

tueux qui, lorsqu’il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d’un côté et les emporte vers un autre : tout fuit devant ses ravages, tout cède à sa fureur; rien n’y peut mettre obstacle. Cependant, et quelque redoutable qu’il soit, les hommes ne laissent pas, lorsque l’orage a cessé, de chercher à pouvoir s’en garantir par des digues, des chaussées et autres travaux ; en sorte que, de nou- velles crues survenant, les eaux se trouvent contenues dans un canal, et ne puissent plus se répandre avec autant de liberté et causer d’aussi grands ravages. Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n’a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu’il n’y a point d’obstacle disposé pour l’arrêter.

 

Si l’on considère l’Italie, qui est le théâtre et la source des grands changements que nous avons vus et que nous voyons s’opérer, on trouvera qu’elle ressemble à une vaste campagne qui n’est garantie par aucune sorte de défense. Que si elle avait été pré- munie, comme l’Allemagne, l’Espagne et la France, contre le torrent, elle n’en aurait pas été inondée, ou du moins elle n’en aurait pas autant souffert.

 

Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu~on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d’abord qu’il n’est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu’il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. Cela vient, ce me semble, de ce que j’ai déjà assez longuement établi, qu’un prince qui s’appuie entière- ment sur la fortune tombe à mesure qu’elle varie. Il me semble encore qu’un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. Tous les hommes ont en vue un même but : la gloire et les richesses ; mais, dans tout ce qui a pour objet de parvenir à ce but, ils n’agissent pas tous de la même manière : les uns procèdent avec circonspection, les autres avec impétuosité ; ceux-ci emploient la violence, ceux-là usent d’artifice ; il en est qui sont patients, il en est aussi qui ne le sont pas du tout : ces diverses façons d’agir quoique très différentes, peuvent également réussir. On voit d’ailleurs que de deux hommes qui suivent la même marche, l’un arrive et l’autre n’arrive pas ; tandis qu’au contraire deux autres qui marchent très différemment, et, par exemple, l’un avec circonspection et l’autre avec impétuosité, parviennent néanmoins pareillement à leur terme : or d’où cela vient-il, si ce n’est de ce que les manières de procéder sont ou ne sont pas confor- mes aux temps? C’est ce qui fait que deux actions différentes produisent un même effet, et que deux actions pareilles ont des résultats opposés. C’est pour cela encore que ce qui est bien ne l’est pas toujours. Ainsi, par exemple, un prince gouverne-t-il avec circonspection et patience : si la nature et les circonstances des temps sont telles que cette manière de gouverner soit bonne, il prospérera ; mais il décherra, au contraire, si, la nature et les circonstances des temps changeant, il ne change pas lui- même de système.

 

Changer ainsi à propos, c’est ce que les hommes même les plus prudents ne savent point faire, soit parce qu’on ne peut agir contre son caractère, soit parce que, lorsqu’on a longtemps prospéré en suivant une certaine route, on ne peut se persuader qu’il soit

 

 

 

 

 

bon d’en prendre une autre. Ainsi l’homme circonspect, ne sachant point être impé- tueux quand il le faudrait, est lui-même l’artisan de sa propre ruine. Si nous pouvions changer de caractère selon le temps et les circonstances, la fortune ne changerait jamais.

 

Le pape Jules II fit toutes ses actions avec impétuosité ; et cette manière d’agir se trouva tellement conforme aux temps et aux circonstances, que le résultat en fut toujours heureux. Considérez sa première entreprise, celle qu’il fit sur Bologne, du vivant de messer Giovanni Bentivogli : les Vénitiens la voyaient de mauvais oeil, et elle était un sujet de discussion pour l’Espagne et la France; néanmoins, Jules s’y précipita avec sa résolution et son impétuosité naturelles, conduisant lui-même en personne l’expédition; et, par cette hardiesse, il tint les Vénitiens et l’Espagne en respect, de telle manière que personne ne bougea : les Vénitiens, parce qu’ils crai- gnaient, et l’Espagne, parce qu’elle désirait recouvrer le royaume de Naples en entier. D’ailleurs, il entraîna le roi de France à son aide ; car ce monarque, voyant que le pape s’était mis en marche, et souhaitant gagner son amitié, dont il avait besoin pour abaisser les Vénitiens, jugea qu’il ne pouvait lui refuser le secours de ses troupes sans lui faire une offense manifeste. Jules obtint donc, par son impétuosité, ce qu’un autre n’aurait pas obtenu avec toute la prudence humaine ; car s’il avait attendu, pour partir de Rome, comme tout autre pape aurait fait, que tout eût été convenu, arrêté, préparé, certainement il n’aurait pas réussi. Le roi de France, en effet, aurait trouvé mille moyens de s’excuser auprès de lui, et les autres puissances en auraient eu tout autant de l’effrayer.

 

Je ne parlerai point ici des autres opérations de ce pontife, qui, toutes conduites de la même manière, eurent pareillement un heureux succès. Du reste, la brièveté de sa vie ne lui a pas permis de connaître les revers qu’il eût probablement essuyés s’il était survenu dans un temps où il eût fallu se conduire avec circonspection ; car il n’aurait jamais pu se départir du système de violence auquel ne le portait que trop son caractère.

 

Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s’obstinant dans la même manière d’agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d’accord avec la fortune ; mais qu’aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.

 

Je pense, au surplus, qu’il vaut mieux être impétueux que circonspect; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu’à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d’audace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Prince

 

CHAPITRE XXVI         

 

 

Exhortation à délivrer l’Italie des barbares.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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En réfléchissant sur tout ce que j’ai exposé ci-dessus, et en examinant en moi- même si aujourd’hui les temps seraient tels en Italie, qu’un prince nouveau pût s’y rendre illustre, et si un homme prudent et courageux trouverait l’occasion et le moyen de donner à ce pays une nouvelle forme, telle qu’il en résultât de la gloire pour lui et de l’utilité pour la généralité des habitants, il me semble que tant de circonstances concourent en faveur d’un pareil dessein, que je ne sais s’il y eut jamais un temps plus propice que celui-ci pour ces grands changements.

 

Et si, comme je l’ai dit, il fallait que le peuple d’Israël fût esclave des Égyptiens, pour connaître la vertu de Moïse; si la grandeur d’âme de Cyrus ne pouvait éclater qu’autant que les Perses seraient opprimés par les Mèdes;. si enfin, pour apprécier toute la valeur de Thésée, il était nécessaire que les Athéniens fussent désunis : de même, en ces jours, pour que quelque génie pût s’illustrer, il était nécessaire que l’Italie fût réduite au terme où nous la voyons parvenue; qu’elle fût plus opprimée que les Hébreux, plus esclave que les Perses, plus désunie que les Athéniens, sans chefs, sans institutions, battue, déchirée, envahie, et accablée de toute espèce de désastres.

 

 

 

 

 

 

Jusqu’à présent, quelques lueurs ont bien paru lui annoncer de temps en temps un homme choisi de Dieu pour sa délivrance ; mais bientôt elle a vu cet homme arrêté par la fortune dans sa brillante carrière, et elle en est toujours à attendre, presque mourante, celui qui pourra fermer ses blessures, faire cesser les pillages et les saccagements que souffre la Lombardie, mettre un terme aux exactions et aux vexations qui accablent le royaume de Naples et la Toscane, et guérir enfin ses plaies si invétérées qu’elles sont devenues fistuleuses.

 

On la voit aussi priant sans cesse le ciel de daigner lui envoyer quelqu’un qui la délivre de la cruauté et de l’insolence des barbares. On la voit d’ailleurs toute disposée, toute prête à se ranger sous le premier étendard qu’on osera déployer devant ses yeux. Mais où peut-elle mieux placer ses espérances qu’en votre illustre maison, qui, par ses vertus héréditaires, par sa fortune, par la faveur de Dieu et par celle de l’Église, dont elle occupe actuellement le trône, peut véritablement conduire et opérer cette heureuse délivrance.

 

Elle ne sera point difficile, si vous avez sous les yeux la vie et les actions de ces héros que je viens de nommer. C’étaient, il est vrai, des hommes rares et merveilleux; mais enfin c’étaient des hommes ; et les occasions dont ils profitèrent étaient moins favorables que celle qui se présente. Leurs entreprises ne furent pas plus justes que celle-ci, et ils n’eurent pas plus que vous ne l’avez, la protection du ciel. C’est ici que la justice brille dans tout son jour, car la guerre est toujours juste lorsqu’elle est nécessaire, et les armes sont sacrées lorsqu’elles sont l’unique ressource des opprimés. Ici, tous les vœux du peuple vous appellent; et, au milieu de cette disposition unanime, le succès ne peut être incertain: il suffit que vous preniez exemple sur ceux que je vous ai proposés pour modèles.

 

Bien plus, Dieu manifeste sa volonté par des signes éclatants : la mer s’est entrouverte, une nue lumineuse a indiqué le chemin, le rocher a fait jaillir des eaux de son sein, la manne est tombée dans le désert ; tout favorise ainsi votre grandeur. Que le reste soit votre ouvrage : Dieu ne veut pas tout faire, pour ne pas nous laisser sans mérite et sans cette portion de gloire qu’il nous permet d’acquérir.

 

Qu’aucun des Italiens dont j’ai parlé n’ait pu faire ce qu’on attend de votre illustre maison; que, même au milieu de tant de révolutions que l’Italie a éprouvées, et de tant de guerres dont elle a été le théâtre, il ait semblé que toute valeur militaire y fût éteinte, c’est de quoi l’on ne doit point s’étonner : cela est venu de ce que les anciennes institutions étaient mauvaises, et qu’il n’y a eu personne qui sût en trouver de nouvelles. Il n’est rien cependant qui fasse plus d’honneur à un homme qui commence à s’élever que d’avoir su introduire de nouvelles lois et de nouvelles institutions : si ces lois, si ces institutions posent sur une base solide, et si elles présentent de la grandeur, elles le font admirer et respecter de tous les hommes.

 

 

 

 

 

L’Italie, au surplus, offre une matière susceptible des réformes les plus univer- selles. C’est là que le courage éclatera dans chaque individu, pourvu que les chefs n’en manquent pas eux-mêmes. Voyez dans les duels et les combats entre un petit nombre d’adversaires combien les Italiens sont supérieurs en force, en adresse, en intelligence. Mais faut-il qu’ils combattent réunis en armée, toute leur valeur s’évanouit. Il faut en accuser la faiblesse des chefs ; car, d’une part, ceux qui savent ne sont point obéissants, et chacun croit savoir; de l’autre, il ne s’est trouvé aucun chef assez élevé, soit par son mérite personnel, soit par la fortune, au-dessus des autres, pour que tous reconnussent sa supériorité et lui fussent soumis. Il est résulté de là que, pendant si longtemps, et durant tant de guerres qui ont eu lieu depuis vingt années, toute armée uniquement composée d’Italiens n’a éprouve que des revers, témoins d’abord le Taro, puis Alexandrie, Capoue, Gênes, Vailà, Cologne et Mestri.

 

Si votre illustre maison veut imiter les grands hommes qui, en divers temps, délivrèrent leur pays, ce qu’elle doit faire avant toutes choses, et ce qui doit être la base de son entre prise, c’est de se pourvoir de forces nationales, car ce sont les plus, solides, les plus fidèles, les meilleures qu’on puisse posséder : chacun des soldats qui les composent étant bon personnellement, deviendra encore meilleur lorsque tous réunis se verront commandés, honorés, entretenus par leur prince. C’est avec de telles armes que la valeur italienne pourra repousser les étrangers.

 

L’infanterie suisse et l’infanterie espagnole passent pour être terribles ; mais il y a dans l’une et, dans l’autre un défaut tel, qu’il est possible d’en former une troisième, capable non seulement de leur résister, mais encore de les vaincre. En effet, l’infanterie espagnole ne peut se soutenir contre la cavalerie, et l’infanterie suisse doit craindre toute autre troupe de même nature qui combattra avec la même obstination qu’elle. On a vu aussi, et l’on verra encore, la cavalerie française défaire l’infanterie espagnole, et celle-ci détruire l’infanterie suisse ; de quoi il a été fait, sinon une expérience complète, au moins un essai dans la bataille de Ravenne, où l’infanterie espagnole se trouva aux prises avec les bataillons allemands, qui observent la même discipline que les Suisses : on vit les Espagnols, favorisés par leur agilité et couverts de leurs petits boucliers, pénétrer par-dessous les lances dans les rangs de leurs adversaires, les frapper sans risque et sans que les Allemands puissent les en empêcher ; et ils les auraient détruits jusqu’au dernier, si la cavalerie n’était venue les charger eux-mêmes à leur tour.

 

Maintenant que l’on connaît le défaut de l’une et de l’autre de ces deux infanteries, on peut en organiser une nouvelle qui sache résister à la cavalerie et ne point craindre d’autres fantassins. Il n’est pas nécessaire pour cela de créer un nouveau genre de troupe ; il suffit de trouver une nouvelle organisation, une nouvelle manière de combattre ; et c’est par de telles inventions qu’un prince nouveau acquiert de la répu- tation et parvient à s’agrandir.

 

Ne laissons donc point échapper l’occasion présente. Que l’Italie, après une si longue attente, voie enfin paraître son libérateur! Je ne puis trouver de termes pour

 

 

 

 

 

exprimer avec quel amour, avec quelle soif de vengeance, avec quelle fidélité inébranlable, avec quelle vénération et quelles larmes de joie il serait reçu dans toutes les provinces qui ont tant souffert de ces inondations d’étrangers! Quelles portes pourraient rester fermées devant lui ? Quels peuples refuseraient de lui obéir? Quelle jalousie s’opposerait à ses succès? Quel Italien ne l’entourerait de ses respects ? Y a-t- il quelqu’un dont la domination des barbares ne fasse bondir le cœur ?

 

Que votre illustre maison prenne donc sur elle ce noble fardeau avec ce courage et cet espoir du succès qu’inspire une entreprise juste et légitime ; que, sous sa bannière, la commune patrie ressaisisse son ancienne splendeur, et que, sous ses auspices, ces vers de Pétrarque puissent enfin se vérifier !

 

 

 

 

Virtù contra furore

Prenderà l’arme, e fia’l combatter corto; Che l’antico valore

Negl’italici cor non è ancor morto.

 

Petrarca, Canz. XVI, V. 93-96

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wikipedia:

Détail du Portrait de Machiavel (posthume), Santi di Tito, 2de moitié du XVIe, huile sur toile.
Détail du Portrait de Machiavel (posthume), Santi di Tito, 2de moitié du XVIe, huile sur toile.
Auteur Nicolas Machiavel
Genre Traité politique
Version originale
Langue Italien
Titre Il Principe ou De Principatibus
Éditeur Antonio Blado d’Asola
Lieu de parution Florence
Date de parution 1532
Version française
Traducteur Gaspar d’Auvergne
Éditeur Enguilbert de Marnef1
Date de parution 12 avril 1553
Lieu de parution Poitiers

Genèse

Circonstances d’écriture

De 1498 à 1512, Machiavel est employé comme fonctionnaire dans la République florentine, notamment comme légat auprès de puissances étrangères comme la France, l’Allemagne ou César Borgia2. En novembre 1512, quelques mois après l’instauration d’une monarchie à Florence par les Médicis, il est déchu de sa charge ; en décembre, après la découverte d’un complot républicain ourdi par ses amis, il est emprisonné puis exilé dans sa métairie de Sant’Andrea in Percussina3. C’est là qu’il écrit le Prince. La rédaction en est presque achevée en décembre 1513, comme en témoigne la lettre que Machiavel adresse à son ami Francesco Vettori (en)4 :

« Le soir venu, […] je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l’antiquité […]. Je ne crains pas de m’entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté ; et pendant quatre heures j’échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m’épouvanter ; je me transporte en eux tout entier. Et comme le Dante a dit : Il n’y a point de science si l’on ne retient ce qu’on a entendu, j’ai noté tout ce qui dans leurs conversations, m’a paru de quelque importance, j’en ai composé un opuscule de Principatibus, dans lequel j’aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l’essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd. »

Mais, dans cette même lettre, il annonce que le travail n’est pas encore fini5. L’ouvrage dans son ensemble aurait été composé entre juillet et décembre 15136, avec quelques ajouts ou retouches postérieures, comme la dédicace écrite entre 1515 et 15167. L’ouvrage est publié en 1532 8, après la mort de Machiavel (1527).

Fonction

La fonction de l’écriture du Prince, pour Machiavel, est discutée par la critique : alors qu’il était admis classiquement que l’ouvrage était issu d’une inspiration soudaine, pour rentrer dans la faveur de la monarchie9, Claude Lefort10 le considère comme un travail de longue haleine, issu de l’expérience pratique de Machiavel et de sa lecture des historiens antiques. Il appuie ses propos sur la lettre à Vettori : « quant à mon ouvrage, s’ils [les Médicis] prenaient la peine de le lire, ils verraient que je n’ai employé ni à dormir ni à jouer les quinze années que j’ai consacrées à l’étude des affaires de l’État11 », sur les rapports diplomatiques de Machiavel12, ébauches de la pensée globale du Prince, et sur la dédicace de l’ouvrage où Machiavel ne se fixe pas pour but de flatter le prince mais d’établir une pensée politique appuyée sur l’Histoire : « Vous ne trouverez dans cet ouvrage, ni un style brillant et pompeux, ni aucun de ces ornements dont les auteurs cherchent à embellir leurs écrits. Si cette œuvre vous est agréable, ce sera uniquement par la gravité et la matière du sujet13. » De même, alors que la rédaction du Prince était considérée comme entrecoupant dans le temps celle des Discours sur la première décade de Tite-Live, Lefort, s’appuyant sur une étude de Hans Baron14, considère le Prince antérieur aux Discours et notamment, la phrase du deuxième chapitre qui fait allusion à un ouvrage sur les républiques15 serait un ajout postérieur à la première rédaction du Prince. Ainsi, Claude Lefort donne à l’ouvrage le double statut de pensée profonde et de pensée première.

Résumé

Écrit en italien, l’ouvrage comporte 26 chapitres.

Dans le premier chapitre, les différents États sont classés selon deux grands types : les républiques et les monarchies, ces dernières étant soit héréditaires, soit nouvelles. À cette occasion, l’essai évoque les évènements récents qui agitent l’Italie au Quattrocento, notamment les agissements de César Borgia pour s’installer en Romagne et les intrigues des Sforza dans le Milanais visant à évincer les Visconti.

Dans les chapitres II à XI, l’auteur étudie les différents moyens de les conquérir et de les conserver.

Dans les chapitres XII à XIV, les questions militaires sont abordées, Machiavel se prononce notamment en faveur d’une conscription nationale au détriment de l’usage de mercenaires toujours susceptibles de causer plus de torts que de bien pour le prince.

Les chapitres XV à XXIII exposent l’essentiel de ce que la postérité a interprété et retenu sous le nom de « machiavélisme » : des conseils dénués de tout moralisme relatifs à la conservation du pouvoir.

Les chapitres XXIV à XXVI dévoilent les intentions de l’auteur : ces conseils doivent permettre de libérer et d’unifier l’Italie.

Dédicace : Nicolas Machiavel à Laurent II de Médicis

Portrait de Laurent II de Médicis, par Raphaël
Portrait de Laurent II de Médicis, par Raphaël

Nicolaus Maclavellus ad magnificum Lavrentium Medicem : le Laurent le Magnifique dont il s’agit ici est non pas le Laurent le Magnifique mort en 1492, mais son petit-fils, duc d’Urbin, fils de Pierre et neveu de Léon X, père éventuel de Catherine de Médicis16.

Machiavel annonce qu’il fait cadeau au prince de ce qu’il possède le mieux, c’est-à-dire la « connaissance des actions des hommes célèbres ». Il se défend d’employer pour plaire, comme de coutume, un style ampoulé :

« Vous ne trouverez dans cet ouvrage, ni un style brillant et pompeux, ni aucun de ces ornements dont les auteurs cherchent à embellir leurs écrits. Si cette œuvre vous est agréable, ce sera uniquement par la gravité et la matière du sujet. Il ne faut pas que l’on m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des règles de conduite à ceux qui gouvernent. Mais comme ceux qui ont à considérer des montagnes se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu’ils veulent considérer une plaine, de même, je pense qu’il faut être prince pour bien connaître la nature et le caractère du peuple, et être du peuple pour bien connaître les princes. »

I. Combien il y a de sortes de principautés, et par quels moyens on peut les acquérir

Quot sint genera principatuum et quibus modis acquirantur

Machiavel établit une taxonomie des États : ils sont des républiques ou des principautés ; les principautés sont héréditaires ou nouvelles ; les principautés nouvelles sont soit vraiment nouvelles, soit sont conquises par un prince héréditaire ; les principautés nouvelles conquises par un prince héréditaire étaient elles-mêmes auparavant soit des républiques soit des principautés ; et le moyen de leur conquête a été soit les armes du prince conquérant, soit des armes mercenaires ; et soit grâce à la fortune, soit grâce à la vaillance.

II. Des principautés héréditaires

De principatibus hereditariis

Le prince héréditaire a peu de difficultés à conserver son État car il a l’appui de son peuple, ce qu’explique Machiavel :

« En effet, un prince héréditaire a bien moins de motifs et se trouve bien moins dans la nécessité de déplaire à ses sujets : il en est par cela même bien plus aimé ; et, à moins que des vices extraordinaires ne le fassent haïr, ils doivent naturellement lui être affectionnés. D’ailleurs dans l’ancienneté et dans la longue continuation d’une puissance, la mémoire des précédentes innovations s’efface ; les causes qui les avaient produites s’évanouissent : il n’y a donc plus de ces sortes de pierres d’attente qu’une révolution laisse toujours pour en appuyer une seconde. »

III. Des principautés mixtes

De principatibus mixtis

La principauté mixte est une principauté nouvelle « ajoutée comme un membre à une autre ». Le statut du prince est alors difficile, car il a pour ennemis à la fois ceux qui avaient avantage à l’ordre ancien et ceux qui l’ont aidé à la conquête et envers lesquels il n’est ni en mesure de tenir ses promesses, ni en mesure de les attaquer car « quelque puissance qu’un prince ait par ses armées, il a toujours besoin, pour entrer dans un pays, d’être aidé par la faveur des habitants », comme le montre l’exemple de Louis XII vite chassé du Milanais.

Machiavel prodigue alors ses conseils. Si l’État conquérant est proche de l’État conquis, « pour les posséder en sûreté, il suffit d’avoir éteint la race du prince qui était le maître ; et si, dans tout le reste, on leur laisse leur ancienne manière d’être, comme les mœurs y sont les mêmes, les sujets vivent bientôt tranquillement ». Sinon, l’entreprise est plus délicate : le prince doit alors vivre dans sa nouvelle possession, pour réprimer les révoltes, empêcher les débordements des officiers, se faire aimer ou craindre par son peuple, résister aux attaques d’un autre État ; il doit aussi implanter des colonies, qui maintiendront l’influence de ses anciens États sur le nouveau et, n’étant nuisibles qu’aux quelques personnes qui seront délogées par les colons, ces derniers seront bien accueillies par la population ; cela évite d’entretenir une armée, qui à la fois est coûteuse et déplaît au peuple. À propos des relations avec les pays de la contrée de la principauté conquise, le prince doit s’allier avec les États faibles, sans pour autant augmenter leur force, et combattre avec leur aide les États puissants.

IV. Pourquoi les États de Darius, conquis par Alexandre, ne se révoltèrent point contre les successeurs du conquérant après sa mort

Cur Darii regnum quod Alexander occupaverat a successoribus suis post Alexandri mortem non defecit

Jan Brügel l’Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602.
Jan Brügel l’Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602.

Machiavel s’étonne que les conquêtes faites sur Darius par Alexandre ne se soient pas révoltées après sa mort. Il l’explique en considérant deux sortes d’États : d’une part, l’État, comme le royaume de France, gouverné par « un prince et ses barons » dont le rang est indépendant de la volonté du prince, peut être facilement conquis, car il se trouve toujours pour aider le conquérant un baron hostile au prince, mais il est aussi facilement perdu, pour la même raison ; d’autre part, l’État à tête unique, comme la Turquie, avec « un prince et ses esclaves » dont il peut disposer comme ministre à sa guise, ne connaissant pas d’opposition interne, ne peut être conquis que par la victoire militaire dans une bataille rangée, mais il est ensuite facilement conservé, pour la même raison. « Maintenant si nous considérons la nature du gouvernement de Darius, nous trouverons qu’il ressemblait à celui de la Turquie : aussi Alexandre eut-il à combattre contre toutes les forces de l’empire, et dut-il d’abord défaire le monarque en pleine campagne [lors de la bataille de Gaugamèles] ; mais, après sa victoire et la mort de Darius, le vainqueur, par les motifs que j’ai exposés, demeura tranquille possesseur de sa conquête. »

V. Comment on doit gouverner les États ou principautés qui, avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois ?

Quomodo administrandae sunt civitates vel principatus, qui antequam occuparentur, suis legibus vivebant

Le prince a alors trois solutions : il peut détruire les États conquis, ou aller y vivre (cf. chap. III, l’exemple donné ici est celui des Romains détruisant Capoue, Carthage et Numance), ou encore il peut « leur laisser leurs lois, se bornant à exiger un tribut, et à y établir un gouvernement peu nombreux qui les contiendra dans l’obéissance et la fidélité » (comme le firent par exemple les Spartiates dans Athènes et dans Thèbes conquises). « Quelque précaution que l’on prenne, quelque chose que l’on fasse, si l’on ne dissout point l’État, si l’on n’en disperse les habitants, on les verra, à la première occasion, rappeler, invoquer leur liberté, leurs institutions perdues, et s’efforcer de les ressaisir. C’est ainsi qu’après plus de cent années d’esclavage Pise brisa le joug des Florentins. »

Au contraire, si l’État conquis était déjà sous le règne d’un prince, ses habitants étant déjà « façonnés à l’obéissance », ils accueilleront un conquérant sans difficulté si s’éteint la lignée de leur prince.

VI. Des principautés nouvelles acquises par les armes et par l’habileté de l’acquéreur

Bûcher de Savonarole, anonyme, 1498, musée de Saint-Marc, Venise.
Bûcher de Savonarole, anonyme, 1498, musée de Saint-Marc, Venise.

De principatibus novis qui armis propriis et virtute acquiruntur

Un homme qui prend le pouvoir de l’intérieur, c’est-à-dire sans que cela soit une conquête, « est un homme habile ou bien secondé par la fortune » ; mais « moins il devra à la fortune, mieux il saura se maintenir ». La voie la plus fiable est donc celle de « ceux qui sont devenus princes par leur propre vertu et non par la fortune », dont Machiavel prend pour exemples Moïse, Cyrus, Romulus et Thésée.

Ceux-là ne doivent à la fortune que l’occasion de s’emparer du pouvoir ; par exemple, « Cyrus eut besoin de trouver les Perses mécontents de la domination des Mèdes, et les Mèdes amollis et efféminés par les délices d’une longue paix ». Les occasions sont donc nécessaires, même aux grands hommes, « mais ce fut par leur habileté qu’ils surent les connaître et les mettre à profit pour la grande prospérité et la gloire de leur patrie ». La fortune ne leur fait donc pas de cadeaux, et notamment ils rencontrent des difficultés pour introduire de nouvelles institutions : dans cette entreprise le prince aura pour ennemis ceux qui profitaient de l’ancien ordre, alors que les autres ne seront que de « tièdes défenseurs » tant qu’ils n’auront pas effectivement goûté les bienfaits des nouvelles institutions. L’idéologie n’est donc pas suffisante, elle est renversée si elle n’est pas défendue par des armes, comme ce fut le cas pour Savonarole, et ces armes doivent être celles propres du prince (cf. chap. XIII).

VII. Des principautés nouvelles qu’on acquiert par les armes d’autrui et par la fortune

De principatibus novis qui alienis armis et fortuna acquiruntur

« Ceux qui, de simples particuliers, deviennent princes par la seule faveur de la fortune, le deviennent avec peu de peine ; mais ils en ont beaucoup à se maintenir. » En effet, en tant qu’anciens particuliers, ils n’ont ni l’expérience du commandement ni des forces propres et fidèles et leurs États, « comme toutes les choses qui, dans l’ordre de la nature, naissent et croissent trop promptement, […] ne peuvent avoir des racines assez profondes et des adhérences assez fortes pour que le premier orage ne les renverse point ».

Portrait de gentilhomme dit César Borgia, Altobello Melone, 1500–1524, huile sur toile.
Portrait de gentilhomme dit César Borgia, Altobello Melone, 1500–1524, huile sur toile.

Le statut des princes partis de rien est donc très exigeant : il leur demande « assez d’habileté pour savoir se préparer sur-le-champ à conserver ce que la fortune a mis dans leurs mains, et pour fonder, après l’élévation de leur puissance, les bases qui auraient dû être établies auparavant ». Après avoir pris le contre-exemple de Francesco Sforza, devenu prince par son mérite (tout comme Hiéron de Syracuse, exemple du chap. VI), Machiavel explore l’exemple plus ambigu de César Borgia, car celui-ci qui n’était prince que par fortune, « perdit sa principauté aussitôt que cette même fortune ne le soutint plus, […] quoiqu’il n’eût rien négligé de tout ce qu’un homme prudent et habile devait faire pour s’enraciner profondément dans les États ». L’échec final est donc dû à une « une extraordinaire et extrême malignité de la fortune ».

Pour procurer un État à son fils César Borgia, duc de Valentinois, le pape Alexandre VI Borgia s’allie au roi de France Louis XII et aux Orsini, ce qui lui permet de prendre la Romagne. César Borgia, pour se rendre indépendant, se retourne d’abord contre les Orsini : ils conspirent contre lui, il mate leur révolte, il feint de se réconcilier, puis il les fait tuer. Ensuite il s’assure du soutien populaire en Romagne : il nomme gouverneur le cruel Ramiro d’Orco « pour y rétablir la paix et l’obéissance envers le prince » ; quand c’est fait, il met en place une administration moins autoritaire, et pour apaiser le ressentiment populaire, « il […] fit exposer un matin [Ramiro d’Orco] sur la place publique de Césène, coupé en quartiers, avec un billot et un coutelas sanglant à côté ».

Ses plans pour l’avenir, qui doivent lui permettre de s’affranchir des Français et surtout de ne plus dépendre du soutien de son père pour « se trouver en état de résister par lui-même à un premier choc », prévoient de prendre Pise, puis Lucques et Sienne, puis Florence, c’est-à-dire toute la Toscane ; ces plans, « il en serait venu à bout dans le courant de l’année où le pape mourut », mais il ne peut résister à cette mort précoce, combinée à sa propre maladie et aux deux armées qui le prennent en étau. Après un éloge de la conduite de Borgia — « il me semble qu’on peut la proposer pour modèle à tous ceux qui sont parvenus au pouvoir souverain par la faveur de la fortune et par les armes d’autrui » —, Machiavel lui reproche cependant d’avoir laissé élire pour pape Jules II et il qualifie cette erreur stratégique de « faute qui fut la cause de sa ruine totale ».

VIII. De ceux qui sont devenus princes par des scélératesses

De his qui per scelera ad principatum pervenere

En dehors de la vaillance et de la fortune, on peut devenir prince par le plébiscite des concitoyens (cf. chap. IX) ou par la scélératesse, dont Machiavel donne deux exemples : celui d’Agathocle de Syracuse qui, ayant été désigné prince après une longue progression dans l’armée, convoqua les sénateurs et les citoyens les plus éminents pour délibérer des affaires publiques et les fit assassiner pour ne pas partager le pouvoir ; et celui d’Oliverotto da Fermo qui, sous prétexte d’une parade, fit entrer ses hommes dans la ville de Fermo et demanda à son oncle d’organiser une réception, dont il fit assassiner tous les convives, dont son oncle, pour prendre le pouvoir.

Machiavel est partagé entre la désapprobation morale et l’approbation politique. Il parle ainsi du « courage » d’Agathocle et de sa « force d’âme », en même temps que de « sa cruauté, son inhumanité et ses nombreuses scélératesses ». Cette contradiction surgit à nouveau plus loin, et Machiavel se demande comment la cruauté du prince, qui en général est l’objet du mécontentement populaire, de la rébellion et de l’échec politique, peut être conciliée avec un pouvoir sans faille. Sa réponse est que les cruautés doivent être « commises toutes à la fois », pour que l’« amertume » n’en soit pas trop persistante dans le peuple, et pour avoir toujours de l’avance sur la nécessité.

IX. De la principauté civile

De principatu civili

La principauté civile a un prince choisi par ses concitoyens. Soit c’est un homme du peuple choisi par les grands « pour pouvoir, à l’ombre de son autorité, satisfaire leurs désirs ambitieux », soit c’est un grand choisi par le peuple pour le protéger. Le prince élevé par les grands est moins favorisé que le prince élevé par le peuple car « [les grands] veulent opprimer, et le peuple veut seulement n’être point opprimé ». Le prince élevé par les grands doit donc, en plus de se débarrasser des grands qui sont « déterminés par des vues ambitieuses » et qui seraient nuisibles en temps de guerre, se concilier l’amitié du peuple tout comme le prince élevé par lui, amitié qui pourra être d’autant plus forte qu’elle était inattendue. Pour évaluer ce soutien du peuple, le prince ne peut se fier sur le temps de paix, car c’est dans le moment de l’adversité qu’il aura besoin des citoyens ; il doit donc « imaginer et établir un système de gouvernement tel, qu’en quelque temps que ce soit, et malgré toutes les circonstances, les citoyens aient besoin de lui ».

X. Comment, dans toute espèce de principauté, on doit mesurer ses forces

Quomodo omnium principatuum vires perpendi debeant

Soit le prince peut se défendre par lui-même, c’est-à-dire qu’il a assez d’hommes et d’argent pour combattre un quelconque attaquant, c’est le cas développé dans les chapitres précédents ; soit il a besoin du secours d’autrui, c’est-à-dire que devant une attaque il doit se réfugier dans sa forteresse : à celui-là Machiavel conseille de se garantir l’affection de son peuple et la sécurité de sa forteresse, qui permettent de tenir un siège, sans se préoccuper du reste du pays. Il prend pour exemple des villes allemandes dont le territoire est réduit mais qui sont indépendantes vis-à-vis de l’Empereur et des autres États, ne craignant pas les attaques militaires grâce à leurs fortifications, leurs fossés, leur artillerie, leurs provisions et leurs réserves pour une année, et leur entraînement militaire. Le prince qui suivra ces conseils ne craindra aucune défaite, car l’ennemi ne restera pas un an sans bouger. L’assaillant peut mettre à sac le pays pour effrayer les citoyens ; le prince doit les apaiser, s’assurer des plus vindicatifs, attendre qu’avec le temps les esprits se calment et même profiter de la dette qu’il contracte envers ses citoyens lors de la destruction de leurs biens pour accroître leur fidélité envers lui.

XI. Des principautés ecclésiastiques

De principatibus ecclesiasticis

Les anciennes institutions religieuses suffisent à asseoir le pouvoir du prince ecclésiastique ; ainsi « ces princes seuls ont des États, et ils ne les défendent point ; ils ont des sujets, et ils ne les gouvernent point ». Mais Machiavel attribue cela à des « causes supérieures » qu’il ne se permet pas de développer. En revanche, il développe les raisons de la « grandeur temporelle » actuelle de l’Église : autrefois, la division intérieure des États de l’Église entre Orsini et Colonna empêchait l’Église de s’agrandir ; sa grandeur actuelle, Machiavel l’attribue à l’initiative d’Alexandre VI — qui sut judicieusement s’allier aux Français et aider César Borgia, ce qui ne fut pas une vaine magnanimité puisque l’Église récupéra ses conquêtes après sa défaite —, initiative prolongée par Jules II qui conquit Bologne, battit les Vénitiens et chassa les Français d’Italie, tout en contenant « les partis des Colonna et des Orsini dans les bornes où Alexandre était parvenu à les réduire ».

XII. Combien il y a de sortes de milices et de troupes mercenaires.

Quot sint genera militiae et de mercenariis militibus

Les armes et les lois sont les « bonnes bases, sans lesquelles [le pouvoir du prince] ne peut manquer de s’écrouler ». Or « là où il n’y a point de bonnes armes, il ne peut y avoir de bonnes lois, et […] au contraire il y a de bonnes lois là où il y a de bonnes armes » : il suffit donc de parler des armes, qui sont soit propres au prince, soit mercenaires ou auxiliaires, soit mixtes. Machiavel dénonce les armes mercenaires : « les capitaines mercenaires sont ou ne sont pas de bons guerriers : s’ils le sont, on ne peut s’y fier, car ils ne tendent qu’à leur propre grandeur, en opprimant, soit le prince même qui les emploie, soit d’autres contre sa volonté ; s’ils ne le sont pas, celui qu’ils servent est bientôt ruiné ».

Bataille d'Agnadel, détail du tombeau de Louis XII et Anne de Bretagne, marbre, 1509, basilique Saint-Denis, France.
Bataille d’Agnadel, détail du tombeau de Louis XII et Anne de Bretagne, marbre, 1509, basilique Saint-Denis, France.

C’est à partir de ce principe qu’il analyse des exemples historiques. Si Rome, Sparte et la Suisse, tirent leur liberté de leurs armes propres, au contraire Carthage après la première guerre punique, Thèbes après la troisième guerre sacrée, Milan après la victoire sur les Vénitiens, subirent la trahison des mercenaires, de Philippe II de Macédoine ou de Francesco Sforza. Si Venise ou Florence connurent un temps le succès avec des capitaines mercenaires, c’est parce que ceux-ci ne purent ou ne voulurent pas les convoiter. Machiavel analyse ensuite l’histoire militaire de Venise : victorieuse dans ses campagnes navales où elle avait ses citoyens pour soldats, elle employa ensuite sur la terre ferme des mercenaires dont elle eut à subir les méfaits : c’est ainsi que les Vénitiens durent assassiner Francesco da Carmagnola pour se préserver de lui, et que plus tard ils perdirent à la bataille d’Agnadel contre Louis XII de France17 « dans une seule journée […] le fruit de huit cents ans de travaux ».

C’est l’occasion pour Machiavel de dénoncer la conduite des mercenaires : ils n’ont presque pas d’infanterie, ne se tuent pas sur le champ de bataille, rendent les prisonniers sans rançon, n’attaquent pas la nuit, n’ont pas besoin de protéger leurs camps et ne se battent pas l’hiver : tel est l’« ordre qu’ils avaient imaginé tout exprès pour éviter les périls et les travaux, mais par où aussi ils ont conduit l’Italie à l’esclavage et à l’avilissement ».

XIII. Des troupes auxiliaires, mixtes et propres

David et Goliath, enluminure, anonyme, v. 1250.
David et Goliath, enluminure, anonyme, v. 1250.

De militibus auxiliariis, mixtis et propriis

Les armes auxiliaires, c’est-à-dire les armes d’un autre prince auquel un prince demande son aide, ont les mêmes défauts que les mercenaires : « car si elles sont vaincues, il se trouve lui-même défait, et si elles sont victorieuses, il demeure dans leur dépendance ». Elles sont mêmes plus dangereuses que les armes mercenaires, car elles sont unies derrière leur prince et donc valeureuses. Ainsi César Borgia ne fit que progresser lorsque après avoir recouru aux armes auxiliaires de la France, puis aux armes mercenaires des Orsini et des Vitelli, il finit par n’utiliser que les siennes propres. De même Hiéron de Syracuse (déjà cité au chap. VI) fit tuer ses mercenaires, et de même David refusa les armes de Saül pour ne combattre Goliath qu’avec sa fronde.

En France, Charles VII augmenta la valeur de son armée en formant dans son royaume « des compagnies réglées de gendarmes et de fantassins », mais son fils Louis XI l’amoindrit en usant des forces auxiliaires suisses dont l’armée française est désormais dépendante. L’Empire romain connut la ruine pour avoir fait appel aux Goths. Machiavel conclut qu’il ne faut user que de ses forces propres.

XIV. Des fonctions qui appartiennent au prince, par rapport à la milice

Quod principem deceat circa militiam

C’est par la connaissance de l’art de la guerre qu’on reste prince ou qu’on le devient : un prince négligeant les armes est méprisé, à la merci de ses serviteurs et il ne peut pas faire confiance à ses soldats. Le prince exerce tout d’abord son corps à la guerre, notamment par l’exercice de la chasse, qui l’« endurcit à la fatigue » et lui fait la géographie de son pays — « l’assiette des lieux, l’élévation des montagnes, la direction des vallées, le gisement des plaines, la nature des rivières et des marais » —, ce qui lui permettra à la fois de le défendre en cas d’attaque et de se familiariser avec la tactique militaire en général, en imaginant dans le paysage des positions adverses, comme le faisait Philopœmen lors de ses promenades. Il doit aussi préparer son esprit à la guerre, par la connaissance de l’histoire, des « actions des hommes illustres » et de « leur conduite dans la guerre », en prenant pour modèle « quelque ancien héros bien célèbre ».

« Voilà ce que doit faire un prince sage, et comment, durant la paix, loin de rester oisif, il peut se prémunir contre les accidents de la fortune, en sorte que, si elle lui devient contraire, il se trouve en état de résister à ses coups. »

XV. Des choses pour lesquelles tous les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés

De his rebus quibus homines et praesertim principes laudantur aut vituperantur

Machiavel examine comment le prince doit se conduire envers ses amis et ses sujets ; il prévient que bien que le sujet ait été traité de nombreuses fois, il sera original, car plutôt que de se livrer à de « vaines spéculations », des « imaginations », il affirme : « Il faut donc qu’un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. » Il établit d’abord qu’on loue ou blâme le prince selon qu’il est généreux ou grippe-sous (cf. chap. 16), bienfaisant ou avide, cruel ou compatissant (chap. 17), sans foi ou fidèle à sa parole (chap. 18), craintif ou courageux, débonnaire ou orgueilleux, dissolu ou chaste, franc ou rusé, dur ou facile, grave ou léger, religieux ou incrédule, etc. Mais le prince ne peut éviter en même temps tous les vices ; il doit donc se forcer d’éviter les vices « qui lui feraient perdre ses États », et seulement « s’il le peut » éviter les autres vices ; d’ailleurs, de même que certaines vertus sont néfastes pour le prince, de même de certains vices « peuvent résulter […] sa conservation et son bien-être ».

XVI. De la libéralité et de la parcimonie

De liberalitate et parsimonia

Il est bon pour un prince d’être généreux mais s’il l’est vraiment, il dépensera tant pour offrir des somptuosités à quelques-uns que, s’appauvrissant, il devra se rattraper par une lourde fiscalité qui le fera haïr de ses sujets ; il plaira à quelques-uns et déplaira à beaucoup ; mais une fois qu’il aura commencé ainsi, s’il veut changer de mode de vie, on lui reprochera de devenir avare. Le prince doit donc ne pas craindre au départ le nom d’avare ; son économie lui permettra de soutenir une guerre et d’accomplir des entreprises utiles sans surcharger le peuple ; et alors « il sera réputé libéral par tous ceux, en nombre infini, auxquels il ne prendra rien ».

On dit que César est parvenu à l’empire par sa libéralité : en effet, il faut avoir cette qualité pour devenir prince ; mais pour le rester, elle est dommageable. D’autre part, si le prince doit être parcimonieux seulement avec son propre bien, il doit distribuer celui d’autrui avec générosité, et notamment le butin de guerre, sans quoi il ne serait pas suivi par ses soldats.

En conclusion, un prince sage doit se résoudre à être qualifié d’avare, car la libéralité « se dévore elle-même » et « à mesure qu’on l’exerce, on perd la faculté de l’exercer encore : on devient pauvre, méprisé, ou bien rapace et odieux ».

XVII. De la cruauté et de la clémence, et s’il vaut mieux être aimé que craint

De crudelitate et pietate; et an sit melius amari quam timeri, vel e contra

Le prince peut être cruel pour éviter les maux pires encore du désordre, notamment dans les débuts de son règne. Ainsi César Borgia qui avait une réputation de cruauté « rétablit l’ordre et l’union dans la Romagne », alors que les Florentins, pour ne pas être cruels, laissèrent détruire Pistoie. Cela amène à la question : vaut-il mieux être aimé ou craint ? Il vaut mieux être à la fois aimé et craint, mais cela est extrêmement difficile. Aussi, s’il faut choisir entre l’amour et la crainte, il vaut mieux être craint, car l’amour est volatil et disparaît dans l’adversité alors que la crainte subsiste tant que subsiste la menace du châtiment ; cependant, le prince doit inspirer la crainte sans inspirer la haine, c’est-à-dire qu’il ne condamnera pas ses citoyens sans motif, et surtout qu’il ne s’en prendra pas à leurs biens ni à leurs femmes.

La cruauté trouve surtout son occasion dans la guerre et le prince doit en user pour maintenir son armée unie et fidèle. Ainsi, c’est grâce à sa cruauté qu’Annibal empêcha toute dissension et toute révolte dans son armée ; c’est au contraire à cause de sa trop grande clémence que son adversaire Scipion fut confronté au soulèvement de ses troupes en Espagne puis ne sut pas rendre justice aux Locriens.

XVIII. Comment les princes doivent tenir leur parole

Quomodo fides a principibus sit servanda

Comme Achille éduqué par Chiron, le prince doit combattre en homme et en bête, c’est-à-dire avec les lois et avec la force ; et la bête doit avoir la force du lion et la ruse du renard. Machiavel en déduit : « Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus. » Mais, pour ne pas laisser voir cette perfidie, il doit aussi « posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler ». Son hypocrisie doit le faire paraître « tout plein de douceur, de sincérité, d’humanité, d’honneur, et principalement de religion ». Machiavel assure que les hommes en général se tiennent à l’image des qualités, et d’autre part que le prince sera jugé sur le résultat et que tant qu’il conservera sa vie et son État, « tous les moyens qu’il aura pris seront jugés honorables ». Machiavel finit par l’évocation des fourberies de Ferdinand II d’Aragon18.

XIX. Qu’il faut éviter d’être méprisé et haï

Septime Sévère, buste en bronze, Bibliothèque Mazarine, Paris.
Septime Sévère, buste en bronze, Bibliothèque Mazarine, Paris.

De contemptu et odio fugiendo

Pour éviter d’être haï, le prince ne doit pas attenter aux biens ni aux femmes de ses sujets (cf. chap. 17). Pour éviter d’être méprisé, il doit donner l’apparence « de la grandeur, du courage, de la gravité, de la fermeté » : ainsi il sera clairement établi que ses décisions sont irrévocables et on ne songera pas à le tromper. Le prince doit se défendre contre les attaques extérieures, pour cela il lui suffit de bonnes armes, et contre les conjurations, pour cela il lui suffit d’avoir le soutien de son peuple. En effet, une conjuration est toujours risquée, car la dénonciation offre un profit certain contrairement à celui de la rébellion ; si à ce risque s’ajoute que le prince est soutenu par le peuple, aucune conjuration ne peut aboutir. Par exemple, après que dans une conjuration les Canneschi eurent tué Annibal Bentivoglio, prince de Bologne, les Bolonais, pleins d’affection pour leur prince, se soulevèrent, tuèrent les Canneschi et prirent pour prince un autre membre de la famille Bentivoglio.

Pour ménager le peuple, le prince peut avoir besoin d’abaisser les grands ; il doit alors confier cette tâche à une administration, comme dans le royaume de France où le Parlement constitue « la tierce autorité d’un tribunal qui peut, sans aucune fâcheuse conséquence pour le roi, abaisser les grands et protéger les petits ». Machiavel analyse ensuite le règne de quelques empereurs romains, qui devaient composer, plutôt qu’entre les grands et les citoyens, entre les soldats et les citoyens, ce qui était difficile à cause de leurs aspirations opposées. Pertinax et Sévère Alexandre durent leur chute au mépris qu’ils inspiraient à leurs soldats, à cause de leur modération ; Marc Aurèle, lui aussi tempéré, ne se maintint que grâce au prestige de son ascendance et de ses vertus. Machiavel loue Septime Sévère qui, faisant preuve de « l’audace du lion et la finesse du renard », réussit à éliminer tous ses rivaux à l’Empire : Didius Julianus sous prétexte de venger Pertinax, Niger grâce à une alliance avec Albin, Albin sous prétexte de trahison. Caracalla fut tué pour la haine qu’il inspira à ses proches, Commode pour le mépris qu’il excita chez les citoyens, Maximin mourut dans la révolte due au mépris et à la haine qu’on lui portait à cause de son origine basse et de sa cruauté. Machiavel conclut que le prince doit prendre « dans l’exemple de Sévère, ce qui lui est nécessaire pour établir son pouvoir, et dans celui de Marc Aurèle ce qui peut lui servir à maintenir la stabilité et la gloire d’un empire établi et consolidé depuis longtemps ».

XX. Si les forteresses, et plusieurs autres choses que font souvent les princes, leur sont utiles ou nuisibles

An arces et multa alia quae cotidie a principibus fiunt utilia an inutilia sint

Le prince doit armer ses sujets pour ne pas être haï, sauf les citoyens d’une ville conquise, qu’il doit désarmer et amollir. Le prince ne doit pas susciter de divisions au sein de ses États, lesquelles peuvent être bénéfiques à son pouvoir pendant la paix en empêchant une opposition unie, mais sont néfastes dans la guerre car le parti le plus faible aura tendance à rejoindre l’adversaire.

Il est important pour le prince de rallier à lui ses anciens ennemis (c’est-à-dire, pour le prince nouveau, ceux qui se sont opposés à sa prise de pouvoir) car d’une part le prince s’élèvera pour avoir surmonté un obstacle, d’autre part ses nouveaux amis, ayant à se racheter, ils le serviront avec plus de fidélité. Au contraire, parmi ceux qui l’ont aidé à prendre le pouvoir, il ne doit pas se fier à ceux poussés par des espoirs qu’il ne peut pas plus satisfaire que l’ancien gouvernement.

Le prince doit construire des forteresses s’il craint son peuple, pour se réfugier en cas de rébellion comme le fit Catherine Sforza ; s’il craint plus l’ennemi extérieur, il doit détruire les forteresses qui pourraient profiter à l’attaquant, comme le firent Niccolò Vitelli, Guido Ubaldo et les Bentivoglio. Mais le prince doit à tout prix chercher le soutien de son peuple, car « la meilleure forteresse qu’un prince puisse avoir est l’affection de ses peuples — s’il est haï, toutes les forteresses qu’il pourra avoir ne le sauveront pas », car le peuple soulevé trouvera toujours des alliés extérieurs, comme le montre l’exemple de Catherine Sforza que sa forteresse ne protégea pas de l’action conjuguée de son peuple et de César Borgia.

XXI. Comment doit se conduire un prince pour acquérir de la réputation

Quod principem deceat ut egregius habeatur

« Faire de grandes entreprises, donner par ses actions de rares exemples, c’est ce qui illustre le plus un prince. » Machiavel donne l’exemple de Ferdinand II d’Aragon (cf. chap. 18) attaqua Grenade, puis l’Afrique, puis l’Italie, puis la France, sous couvert de la religion et avec l’aide de l’Église qu’il remercia par l’expulsion des Juifs d’Espagne19, dans un rythme efficace qui ne laissait « ni le temps de respirer, ni le moyen d’en interrompre le cours ». Le prince peut aussi se distinguer, comme Barnabé Visconti, par des récompenses ou des peines exemplaires.

Dans le cas d’un conflit voisin, le prince doit toujours prendre parti : celui qui ne se déclare pas a l’ingratitude du vaincu sans la gratitude du vainqueur — comme les Romains le dirent aux Achéens pour les convaincre de prendre leur parti contre Antiochus : « vous demeurez le prix du vainqueur sans vous être acquis la moindre gloire, et sans qu’on vous ait la moindre obligation20 » — ; au contraire, si ce sont deux forces puissantes, s’allier à l’une apportera sa gratitude si elle vainc, son soutien si elle est vaincue ; si ce sont deux forces faibles, s’allier à l’une la rend victorieuse et donc dépendante, et c’est aussi l’occasion d’éliminer l’autre force. Cependant, pour rester indépendant, le prince ne doit pas s’allier à une présence supérieure pour en combattre une autre (cf. les erreurs de Louis XII au chap. 3).

Enfin, le prince doit honorer ses sujets talentueux et les laisser en mesure d’exercer leurs facultés ; il doit « amuser le peuple par des fêtes, des spectacles » et se présenter aux réunions des corporations, « sans jamais compromettre néanmoins la majesté de son rang ».

XXII. Des secrétaires des princes

De his quos a secretis principes habent

L’entourage que le prince a choisi permet d’estimer ses capacités : on estime ainsi Pandolfo Petrucci de Sienne pour son secrétaire Antonio da Venafro (it). Le bon prince est donc celui qui, sans forcément être capable lui-même du travail du ministre, est en mesure de juger les opérations de celui-ci, « favoriser les unes, réprimer les autres, ne laisser aucune espérance de pouvoir le tromper ». Le prince doit choisir un ministre qui ne cherche pas son propre intérêt mais celui du prince ; pour l’inciter à le conduire ainsi, il doit le combler de bienfaits, afin qu’il « soit bien convaincu qu’il ne pourrait se soutenir sans l’appui du prince ».

XXIII. Comment on doit fuir les flatteurs

Quomodo adulatores sint fugiendi

Maximilien 1er, Albrecht Dürer, 1519, peinture sur bois, khm, Vienne.

Se laisser flatter est une « erreur » et le prince ne doit pas « se laisser corrompre par cette peste » ; mais il ne doit pas non plus abolir dans tout le peuple l’hypocrisie, car « si toute personne peut dire librement à un prince ce qu’elle croit vrai, il cesse bientôt d’être respecté ». La solution est de ne choisir que quelques conseillers qui répondront franchement aux questions du prince ; Machiavel souligne qu’ils ne s’exprimeront que sur demande et que ce ne seront pas eux qui prendront les décisions, mais bien le prince après avoir entendu la vérité. La forme du groupe de conseillers permet au prince de consulter des opinions différentes, et donc de prendre la bonne décision ; ne pas entendre tout le monde, ni n’importe quand, lui permet de ne pas sans cesse changer d’avis. L’empereur Maximilien est érigé en contre-exemple : ne prenant pas de conseils, il est toujours confronté après ses décisions à des oppositions qui le font changer d’avis plusieurs fois, l’empêchant de suivre une volonté politique claire.

On ne doit pas considérer la sagesse du conseiller comme écran devant l’ignorance du prince : le prince bien conseillé est toujours un prince sage (cf. chap. 22) ; car un prince médiocre peut avoir pris au hasard un bon ministre, mais celui-ci profitera de sa faiblesse pour se retourner contre lui ; et s’il prend plusieurs ministres, il ne saura concilier leurs divergences. « En un mot, les bons conseils, de quelque part qu’ils viennent, sont le fruit de la sagesse du prince. »

XXIV. Pourquoi les princes d’Italie ont perdu leurs États

Cur Italiae principes regnum amiserunt

Le pouvoir du prince nouveau qui agit en suivant les préceptes de Machiavel vaut celui du prince héréditaire, et le dépasse même, car le peuple est plus touché des bienfaits récents que des bienfaits anciens, et car ce prince ne devra rien qu’à lui-même. Si malgré l’observance de ces préceptes certains princes d’Italie comme le roi de Naples ou le duc de Milan ont été déchus, c’est soit par leur mauvaise gestion militaire (cf. chap. 12-14), soit qu’ils n’ont pas su s’attacher le peuple ou s’assurer les grands. Au contraire, Philippe V de Macédoine, grâce à son talent de capitaine et au soutien de son peuple, résista aux Romains plusieurs années et conserva son royaume lors de la défaite. Ainsi, les princes déchus d’Italie ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes, eux qui « durant le calme, ne s’inquiètent point de la tempête », puis, pris au dépourvu par l’adversité, se laissent tomber en espérant qu’on les relève ; mais, quand bien même on les relèverait, ils seraient redevables et donc en mauvaise posture : car « il n’y a pour un prince de défense bonne, certaine, et durable, que celle qui dépend de lui-même et de sa propre valeur ».

XXV. Combien, dans les choses humaines, la fortune a de pouvoir, et comment on peut y résister

Quantum fortuna in rebus humanis possit, et quomodo illi sit occurrendum

Certains grands événements imprévisibles ne dépendent pas de nous. « Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j’imagine qu’il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu’elle en laisse à peu près l’autre moitié en notre pouvoir. » La fortune est comme un fleuve qui, lorsqu’il déborde, balaye toutes les résistances sur son passage, à moins que des digues n’aient été construites à l’avance. Ainsi la fortune « montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n’a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu’il n’y a point d’obstacle disposé pour l’arrêter ». Dans cette analogie, l’Italie est « une vaste campagne qui n’est garantie par aucune sorte de défense », contrairement à l’Allemagne, l’Espagne ou la France.

Machiavel analyse ensuite plus précisément le lien du prince à la fortune : s’il s’en remet à elle, il tombera avec elle ; sinon, il peut être circonspect ou impétueux, patient ou non, employer la violence ou l’artifice. Des princes de caractères différents, par exemple l’un circonspect, l’autre impétueux, peuvent tous deux réussir, parce qu’ils sont d’époques différentes et que « ce qui est bien ne l’est pas toujours ». Ainsi, le prince patient et circonspect ne prospérera que si les circonstances ne changent pas, alors que l’impétueux au contraire sait changer avec les circonstances. Ainsi, contre l’avis de Venise, de l’Espagne et de la France, Jules II attaqua Bologne : son initiative figea Venise effrayée et l’Espagne intéressée, et obtint le soutien du roi de France. Cependant, ce pape aurait « probablement essuyé [des revers] s’il était survenu dans un temps où il eût fallu se conduire avec circonspection ; car il n’aurait jamais pu se départir du système de violence auquel ne le portait que trop son caractère ».

Ainsi le prince circonspect est heureux dans une période stable, le prince impétueux dans une période changeante, et à cause de leur obstination ils sont tous deux malheureux dans le passage de l’un à l’autre ; cependant Machiavel recommande l’impétuosité, « car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu’à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d’audace ».

XXVI. Exhortation à délivrer l’Italie des barbares

Exhortatio ad capessendam Italiam in libertatemque a barbaris vindicandam

Les circonstances sont réunies pour qu’un prince unifie l’Italie : il fallait qu’elle fût malheureuse pour apprécier la valeur d’un nouveau prince (cf. chap. 6), il fallait qu’elle fût « sans chefs, sans institutions, battue, déchirée, envahie, et accablée de toute espèce de désastres » pour que « quelque génie pût s’illustrer ». César Borgia a failli être cet homme21 ; c’est maintenant Laurent de Médicis, auquel Machiavel s’adresse, qui doit répondre aux espoirs de l’Italie, ce qui sera facile en suivant les exemples donnés par l’ouvrage, et juste car « la guerre est toujours juste lorsqu’elle est nécessaire, et les armes sont sacrées lorsqu’elles sont l’unique ressource des opprimés22 ».

La faiblesse militaire de l’Italie, qui a empêché toute unification précédente et toute victoire sur une armée étrangère, n’est pas due au courage des soldats italiens, qui au contraire est très grand, mais à la faiblesse et l’insubordination des chefs. Laurent de Médicis doit donc « se pourvoir de forces nationales » qui vaincront les étrangers, et même les infanteries suisse et espagnole qui ont leurs défauts que l’armée italienne n’aura pas. Machiavel continue avec une exhortation rhétorique et finit en citant Pétrarque :

« La vaillance prendra les armes
Contre la fureur et tôt la vaincra
Car la valeur ancienne n’est pas morte
Dans les cœurs italiens23 »

Signification

Contrairement à la plupart des traités traditionnellement destinés à l’édification morale du chef d’État, supposés l’encourager à l’usage vertueux et juste du pouvoir, Machiavel pose rapidement qu’il n’y a pas de pouvoir vertueux s’il n’y a pas de pouvoir effectif. Aussi la question fondamentale posée par « Le Prince » n’est pas « comment bien user du pouvoir selon les vertus morales et chrétiennes ? » mais « comment obtenir le pouvoir et le conserver ? »

Il ne s’agit pas de se référer à des valeurs morales transcendantes comme le faisait Platon dans La République, ni de poursuivre une utopie. La politique doit s’exercer en tenant compte des réalités concrètes, ce qui fait nécessairement passer la morale au second plan, et d’une marge de liberté entre la contingence de l’histoire (la fortuna) et le caractère cyclique et éternel de celle-ci.

Plutôt que de partir de ce qui devrait idéalement être, Machiavel se propose de partir de la « vérité effective » des choses. Or, en politique, celle-ci concerne avant tout le conflit entre les hommes et la nécessité de réguler par les moyens les plus efficaces leurs relations. Parmi ces moyens, la crainte qu’inspire le prince, par le déploiement de sa puissance, est un des plus adéquats. Celui-ci devra donc s’employer au premier chef à acquérir tous les moyens militaires, économiques et juridiques qui garantiront sa force. Il ne devra pas non plus hésiter à punir sévèrement ceux qui contestent son autorité, de préférence en s’employant à marquer les imaginations (tortures publiques par exemple), tout en se gardant d’être trop craint de tous, afin de ne pas s’attirer de haines trop dangereuses pour la stabilité de son pouvoir. Ainsi l’ordre sera préservé dans la cité et il lui rendra un bien meilleur service que si, par faiblesse ou « tolérance », il laissait s’installer la contestation et le désordre. De la sorte, il parviendra à être aussi bien craint qu’aimé pour ses qualités de chef. Dans une lettre à Piero Vettori du 16 avril 1527, Machiavel écrit ainsi :

« Moi […] j’aime plus ma patrie que mon âme ; et je vous dis ça après l’expérience de ces soixante ans passés, pendant lesquels on a travaillé les questions les plus difficiles, où la paix est nécessaire mais où l’on ne peut pas abandonner la guerre, et avoir sous la main un prince qui, avec difficulté, peut accomplir seulement l’une ou l’autre24. »

La « vertu » (virtù) du prince n’est donc pas morale mais politique : c’est l’aptitude à conserver le pouvoir et à affronter les contingences de l’histoire (la fortuna) en sachant doser la crainte et l’amour qu’il peut inspirer de façon à maintenir l’ordre et l’unité de sa cité. L’originalité de la pensée de Machiavel est cependant de ne pas conseiller pour autant au prince de mépriser toute forme de moralité : pour s’assurer le soutien et l’appui de la population, le prince devra respecter publiquement, au moins en apparence, les règles de morale admises par son peuple. Peu importe qu’en privé, il méprise ces règles, et de fait il devra souvent aller contre la morale dans ses actions politiques secrètes, par exemple ne pas hésiter à trahir sa propre parole si c’est un moyen de conserver le pouvoir, mais publiquement il devra toujours être capable de « donner le change » afin que son peuple ne se retourne pas contre lui.

Enfin, un autre point important réside dans la division de la cité en deux humeurs antagonistes, celles du peuple et celles des grands. Or, Machiavel préconise au prince de s’appuyer sur le peuple plutôt que sur les grands afin de conserver son pouvoir, ce qui a été l’un des motifs permettant à un certain nombre d’auteurs (Rousseau ou, plus près de nous, Philip Pettit) de le classer parmi les républicains.

Regards sur l’œuvre

À partir de sa publication en 1532, l’œuvre connaît un succès important : une quinzaine d’éditions seraient en circulation après une vingtaine d’années25, alors que les premières traductions françaises paraissent dès 155326. Elle suscite rapidement des critiques, notamment pour son absence de considérations morales, qui se heurte aux principes religieux : mis à l’Index le 27, Le Prince est censuré en Italie à partir de 156428 ; dès 1576, Innocent Gentillet, homme de lettres français et huguenot, publie son Discours sur les moyens de bien gouverner, plus connu par son sous-titre, Anti-Machiavel. Les préceptes de Machiavel, selon lui, appliqués dans le royaume de France, sont responsables du passage d’un ancien royaume, prospère et pacifique, à une tyrannie déchirée par les guerres de religion :

« La différence du gouvernement ancien (qui suivait les traces, façons et coutumes de nos ancêtres) avec le moderne, fondé sur la doctrine de Machiavel, se voit par les effets qui en sortent. Car par le gouvernement ancien et français, le royaume était maintenu en paix et tranquillité sous ses anciennes lois, sans guerre civile, florissant et jouissant du libre commerce ; et les sujets conservaient la jouissance de leurs biens, états, franchises et libertés. Mais maintenant, par le gouvernement italien et moderne les bonnes et anciennes lois du royaume sont abolies, les guerres cruelles sont entretenues en France, les paix toujours rompues, le peuple ruiné et mangé, le commerce anéanti29. »

S’attaquant au succès des livres de Machiavel devenus en France « aussi familiers et ordinaires entre les mains des courtisans que le bréviaire dans celles d’un curé de village30 », il qualifie d’« Italiens ou Italianisés » les dirigeants du royaume31, faisant allusion à la fois à Machiavel et à la maison des Médicis32. Il n’hésite pas à qualifier Machiavel d’« horrible blasphémateur et méchant33 ». Montaigne, qui dans ses Essais prend le débat entre Machiavel et Gentillet comme exemple de controverse sans fin, où à chaque argument on peut fournir « réponses, dupliques, répliques, tripliques, quadrupliques34 », cite aussi le Prince comme livre de chevet des grands de son époque35 ; il réfute Machiavel affirmant que le prince ne doit pas tenir ses promesses36, non en termes moraux, mais politiques, avançant que si le prince ne tient pas ses promesses, il perdra la confiance de ses partenaires et donc son influence sur eux37 ; l’humaniste français est donc intéressé par l’œuvre de l’homme politique florentin, et on peut retrouver chez lui un esprit machiavélien, notamment dans une vision d’un réel mouvant et en perpétuelle mutation38.

En 1605, Francis Bacon cite plusieurs fois Machiavel dans son traité Du progrès et de la promotion des savoirs, affirmant notamment que le mérite du Prince est qu’il fait voir clair dans le jeu des tyrans, permettant ainsi de s’y opposer :

« Car il en est de même que la fable du basilic — s’il vous voit le premier, vous en mourrez ; mais si vous le voyez d’abord, c’est lui qui meurt —, pour les tromperies et les artifices, qui perdent vie s’ils sont découverts les premiers ; mais s’ils agissent d’abord, ils sont dangereux. Ainsi nous sommes très redevables à Machiavel et à d’autres, qui ont écrit ce que les hommes font, et non ce qu’ils doivent faire39. »

Au cours du XVIIe siècle et malgré l’anathème qui pèse sur Machiavel40, le Prince semble trouver résonance dans la philosophie rationaliste. Ainsi Descartes sort de son silence sur la politique41 pour commenter l’ouvrage dans une lettre à la princesse Élisabeth42 ; même quand il réfute l’ouvrage, il en accepte le principe43 et ses arguments sont politiques plutôt que religieux ; il répond ainsi à Machiavel qui prône de ne pas tenir ses promesses44 :

« Pour ce qui regarde les alliés, un prince leur doit tenir exactement sa parole, même lorsque cela lui est préjudiciable ; car il ne le saurait être tant, que la réputation de ne manquer point à faire ce qu’il a promis lui est utile ; et il ne peut acquérir cette réputation que par de telles occasions, où il y va pour lui de quelque perte ; mais en celles qui le ruineraient tout à fait, le droit des gens le dispense de sa promesse. »

Spinoza aussi évoque le Prince dans son Traité politique45, qualifiant son auteur d’« homme sage », ce qui est de grand poids, la sagesse constituant dans le lexique de l‘Éthique le moment culminant de la perfection humaine46. Le philosophe hollandais se pose la question du but de Machiavel : « De quels moyens un Prince omnipotent, dirigé par son appétit de domination, doit user pour établir et maintenir son pouvoir, le très pénétrant Machiavel l’a montré abondamment ; mais, quant à la fin qu’il a visée, elle n’apparaît pas très clairement. » Spinoza émet des conjectures sur cette visée : mettre en garde le peuple de ne pas exciter la cruauté du tyran47, ou montrer les méfaits du régime monarchique48.

Cette dernière supposition, selon laquelle le Prince serait un livre républicain, est controversée au siècle des Lumières. Frédéric II de Prusse publie en 1740 un Anti-Machiavel, rédigé en français puis corrigé et édité par son ami Voltaire49. Frédéric associe lui-même Spinoza et le Prince50, et il rejette la conjecture de celui-ci sur celui-là, affirmant qu’il s’adresse bien aux princes et leur propose de faire le mal51 L’ouvrage, dont les chapitres coïncident avec ceux du Prince52, est construit comme une réfutation systématique, réfutation qui a un fondement moral, Frédéric parlant de « l’effronterie avec laquelle ce politique abominable enseigne les crimes les plus affreux53 » et attribuant au prince une responsabilité éthique54, et à la fois politique. Ainsi, dans sa réfutation du chapitre « Comment on doit gouverner les États ou principautés qui, avant la conquête, vivaient sous leurs propres lois55 » qu’il exècre particulièrement56, Frédéric commence par rejeter moralement l’asservissement d’un peuple libre57, puis montre son inutilité stratégique58, puisqu’une fois que le prince a saccagé le pays pour s’assurer de sa fidélité, sa conquête ne lui sert plus de rien59. C’est au contraire le parti de Bacon que reprend Diderot60 en 175561 dans l’article « Machiavélisme » de l’Encyclopédie :

« Lorsque Machiavel écrivit son traité du prince, c’est comme s’il eût dit à ses concitoyens, lisez bien cet ouvrage. Si vous acceptez jamais un maître, il sera tel que je vous le peins : voilà la bête féroce à laquelle vous vous abandonnerez62. »

De même, en 1762, Rousseau cite dans le Contrat social Machiavel comme celui qui a montré l’intérêt des princes à opprimer le peuple63,64. Il en déduit qu’« en feignant de donner des leçons aux Rois il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains64. » Plus tôt, c’est Montesquieu qui est inspiré par Machiavel, surtout des Discours mais aussi du Prince dont il avait trois éditions65 ; au-delà des quelques allusions directes, on peut voir un lien plus profond entre la pensée des deux philosophes, une attitude commune vis-à-vis de la politique et un même refus des préjugés66.

Dès le début du XIXe siècle, alors que les éditions du Prince se multiplient67, l’ouvrage est considéré avec un nouveau regard qui ne lui suppose plus de sens caché. Ainsi, en 1807, Ugo Foscolo célèbre Machiavel dans son poème Sepulcri68, en insistant sur le message patriotique du Prince69 dans le contexte du Risorgimento italien70,71. Dans la même optique d’une unification nationale contre l’envahisseur napoléonien72, le philosophe allemand Fichte publie la même année un essai Sur Machiavel écrivain et sur des passages de ses œuvres73, où, se référant à Machiavel et le traduisant74, il prend l’attitude d’un Machiavel du royaume de Prusse qu’il veut voir résister à Napoléon et unifier l’Allemagne75.

Hegel introduit un nouveau point de vue : Le Prince serait une prise de conscience de la nécessité historique de l’époque. Dans son essai Sur la constitution allemande76, après avoir remarqué les similitudes entre l’Allemagne qu’il connaît et l’Italie de Machiavel77, il condamne l’« étroitesse de vue78 » de ceux qui ont condamné le Prince comme un manifeste de la tyrannie, réfute l’interprétation du Prince comme portant un sens républicain caché79, clame la justesse de l’ouvrage comme réponse à un contexte historique donné80 et conclut son développement sur cet ouvrage en affirmant : « L’œuvre de Machiavel demeure le grand témoignage rendu par lui à son temps et à sa propre foi, que le destin d’un peuple courant à sa perte peut être sauvé par un génie81. » Il confirme son jugement dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire où il considère la « mauvaise foi irréductible et la parfaite abjection » des seigneurs féodaux italiens et la nécessité de l’instauration de l’État unifié comme justification éthique des crimes que suggère le Prince82. Antonio Gramsci, chef communiste italien du vingtième siècle, voit aussi Machiavel comme un penseur des exigences de l’histoire et il se réfère à lui pour élaborer sa conception du parti communiste comme « Prince moderne »83. Louis Althusser, dont Machiavel fut une source d’inspiration importante, fait suite à ces analyses84.

Bibliographie

Références

  1. http://catalogue.drouot.com/ref-drouot/lot-ventes-aux-encheres-drouot.jsp?id=3590313 [archive]
  2. M. Bergès, Introduction : le mystère Machiavel, Première énigme : l’homme, le contexte et l’œuvre, Le fonctionnaire florentin, Le secrétaire de la République (1498-1512), p. 18.
  3. M. Bergès, Introduction : le mystère Machiavel, Première énigme : l’homme, le contexte et l’œuvre, Le fonctionnaire florentin, Épuration et création compensatoire (1512-1520).
  4. Lettre à Vettori, p. 5.
  5. « je m’amuse encore à l’augmenter et à le polir », lettre à Vettori, p. 5.
  6. C. Bec, Introduction, p. 22.
  7. C. Bec, Introduction, p. 24.
  8. Notice de l’incunable sur le site de la bibliothèque Sainte-Geneviève [archive]
  9. « Il s’arrête soudainement, pour rédiger un opuscule de quatre-vingts pages dont il aurait eu l’intuition en cultivant un champ », M. Bergès, p. 20.
  10. C. Lefort, Le travail de l’œuvre, Machiavel, p. 315-326.
  11. Lettre à Vettori, page 6.
  12. Tableau des choses de France, Rapport sur les choses d’Allemagne, Comment traiter les populations révoltées du Val di Chiana, etc. Réf à compléter.
  13. Le Prince, dédicace.
  14. H. Baron, The Principe and the puzzle of the date of the Discorsi, in « Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance » XVIII, Droz, Genève, 1956, p. 405-428.
  15. « Je ne traiterai point ici des républiques, car j’en ai parlé amplement ailleurs », Le Prince, chap. 2.
  16. Le Prince, Machiavel, traduction de Gohory chez Gallimard, 1980.
  17. Chez Machiavel, « défaite de Vailà ». C. Bec, p. 344, note 4, nous apprend qu’il s’agit d’Agnadello.
  18. Machiavel cite « un prince qu’il ne convient pas de nommer » ; le voile est levé chez C. Lefort, p. 342.
  19. Machiavel parle de « persécuter les Maures » ; explicité par C. Bec, p. 410, note 2.
  20. Comme le relève C. Bec, p. 412, note 3, Machiavel cite ici de mémoire Tite-Live, qui prête en fait cette réplique à l’ambassadeur romain Quinctius : « ce conseil qu’on vous donne de ne pas prendre part à la guerre, est tout ce qu’il y a de plus contraire à vos intérêts. Sans armes, sans considération, vous tomberez au pouvoir du vainqueur. », Histoire romaine [détail des éditions] [lire en ligne [archive]], XXXV, 49.
  21. Son nom n’est pas cité explicitement ; cf. C. Bec, p. 436.
  22. Citation de Tite-Live : « iustum enim est bellum quibus necessarium, et pia arma ubi nulla nisi in armis spes est », Histoire romaine [détail des éditions] [lire en ligne [archive]], IX, 1.
  23. (it) Pétrarque, Canzone Italia mia, v. 93-96 [lire en ligne [archive]].
  24. Eugenio Garin 2006, p. 53
  25. Robert Bireley 1990, p. 14
  26. Rosanna Gorris Camos, « Un opuscolo de principatibus » : traduire Il Principe
  27. Nicolaus Macchiauellus figure à la lettre N parmi les « auteurs dont tous les livres et les écrits sont interdits » (« Auctores quorú libri, & scripta omnia prohibentur ») de l’Index Librorum Prohibitorum de 1559 [lire en ligne [archive]].
  28. Cf. mention analogue de Nicolaus Macchiavelus dans l’Index de 1564 de Colonia [lire en ligne [archive]].
  29. « Et quant à la diversité du gouvernement ancien (qui estoit reiglé en ensuivant les traces, façons & coutumes de nos ancestres) avec le moderne fondé sur la doctrine de Machiavel, elle se void bien clairement par les fruicts et effects qui en sortent. Car par le gouvernement ancien & François, le Royaume estoit maintenu en paix & tranquillité sous l’observation des anciennes loix, sans guerre domestique florissant & jouissant du libre commerce ; & les sujets estoyent maintenus en la jouissance de leurs biens, estats, franchises, & libertez. Mais maintenant par le gouvernement Italien & moderne les bonnes & anciennes loix du royaume sont abolies & aneanties, les guerres cruelles sont entretenues en France, les paix toujours rompues, le peuple ruiné & mangé, le commerce aneanty. », Innocent Gentillet 1579, préface à la Ire partie, « Du conseil que doit tenir un prince », p. 11
  30. « aussi familiers & ordinaires en mains des Courtisans, comme le breviaire es mains d’un Curé de village », Innocent Gentillet 1579, préface à la Ire partie, « Du conseil que doit tenir un prince »
  31. « ne sont-cas pas Machiavelistes (Italiens ou Italianisez) qui manient les seaux de la France », Innocent Gentillet 1579, préface à la Ire partie, « Du conseil que doit tenir un prince »
  32. Friedrich Meinecke (trad. Maurice Chevallier), L’idée de la raison d’État dans l’histoire des temps modernes [« Die Idee der Staatsräson in der modernen Geschichte »], Genève, Droz, coll. « Bibliothèque des Lumières » (no 23),‎ , 15,2 cm × 22,2 cm (ISBN 2600039678 et 978-2600039673, présentation en ligne [archive], lire en ligne [archive]), p. 55
  33. Innocent Gentillet 1579, IIe partie, « De la religion que doit tenir un prince »
  34. « Les discours de Machiavel, pour exemple, estoient assez solides pour le subject, si y a-il eu grand aisance à les combattre; et ceux qui l’ont faict, n’ont pas laissé moins de facilité à combatre les leurs. Il s’y trouveroit tousjours, à un tel argument, dequoy y fournir responses, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques, et cette infinie contexture de debats que nostre chicane a alongé tant qu’elle a peu en faveur des procez, Caedimur, et totidem plagis consumimus hostem, les raisons n’y ayant guere autre fondement que l’experience, et la diversité des evenements humains nous presentant infinis exemples à toute sorte de formes. ». Montaigne, Essais, II, 17, [lire en ligne [archive]].
  35. « On recite de plusieurs chefs de guerre, qu’ils ont eu certains livres en particuliere recommandation: comme le grand Alexandre, Homere: Scipion l’Aphricain, Xenophon; Marcus Brutus, Polybius; Charles cinquiesme, Philippe de Comines; et dit-on, de ce temps, que Machiavel est encores ailleurs en credit ». Montaigne, Essais, II, 34 [[<http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.0:3:33:0:1.montaigne.2263272 [archive] lire en ligne]].
  36. Le Prince, [(fr)(it) lire en ligne [archive]].
  37. « Ceux qui, de nostre temps, ont considéré, en l’establissement du devoir d’un prince, le bien de ses affaires seulement, et l’ont preferé au soin de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à un prince de qui la fortune auroit rangé à tel point les affaires que pour tout jamais il les peut establir par un seul manquement et faute à sa parole. Mais il n’en va pas ainsi. On rechoit souvent en pareil marché; on faict plus d’une paix, plus d’un traitté en sa vie. Le gain qui les convie à la premiere desloyauté (et quasi toujours il s’en presente comme à toutes autres meschancetez: les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons s’entreprenent pour quelque espece de fruit), mais ce premier gain apporte infinis dommages suivants, jettant ce prince hors de tout commerce et de tout moyen de negotiation par l’exemple de cette infidelité. », Essais, II, 17, lire en lignehttp://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.0:3:16.montaigne [archive]
  38. Pierre Status, Le réel et la joie. Essai sur l’œuvre de Montaigne, éd. Kimé, 1997 [lire en ligne [archive]].
  39. « For, as the fable goeth of the basilisk – that if he see you first, you die for it; but if you see him first, he dieth – so is it with deceits and evil arts, which, if they be first espied they leese their life; but if they prevent, they endanger. So that we are much beholden to Machiavel and others, that write what men do, and not what they ought to do. » Francis Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs, liv. II, XXI, 9 [(en) lire en ligne [archive]]
  40. Article : Spinoza et le « très pénétrant florentin », Paolo Cristofolini, introduction, http://denis-collin.viabloga.com/news/spinoza-et-le-tres-penetrant-florentin [archive]
  41. Article : Descartes politiquement incorrect, Pierre Guénancia, http://www.itereva.pf/disciplines/philo/auteurs/Descartes/Descartes%20politique.htm [archive]
  42. Descartes, lettre à la princesse Élisabeth, Egmond, septembre 1646 [lire en ligne [archive]].
  43. « la justice entre les souverains a d’autres limites qu’entre les particuliers, et il semble qu’en ces rencontres Dieu donne le droit à ceux auxquels il donne la force »
  44. Le Prince, chap. 18 [(fr)(it) lire en ligne [archive]].
  45. Spinoza, Traité politique, 1677, chap. V, 7 [lire en ligne [archive]].
  46. Spinoza et le très pénétrant florentin, P. Cristofolini, 3. Machiavel homme sage
  47. « S’il s’en est proposé une bonne ainsi qu’il est à espérer d’un homme sage, ce semble être de montrer de quelle imprudence la masse fait preuve alors qu’elle supprime un tyran, tandis qu’elle ne peut supprimer les causes qui font qu’un Prince devient un tyran, mais qu’au contraire, plus le Prince a de sujets de crainte, plus il y a de causes propres à faire de lui un tyran, ainsi qu’il arrive quand la multitude fait du Prince un exemple et glorifie un attentat contre le souverain comme un haut fait. »
  48. « Peut être Machiavel a-t-il voulu montrer aussi combien la population doit se garder de s’en remettre de son salut à un seul homme qui, s’il n’est pas vain au point de se croire capable de plaire à tous, devra constamment craindre quelque embûche et par là se trouve contraint de veiller surtout à son propre salut et au contraire de tendre des pièges à la population plutôt que de veiller sur elle. Et je suis d’autant plus disposé à juger ainsi de ce très habile auteur qu’on s’accorde à le tenir pour un partisan constant de la liberté et que, sur la façon dont il faut la conserver, il a donné des avis très salutaires. »
  49. Œuvres de Frédéric le Grand, Avertissement de l’éditeur, « IV. L’ANTIMACHIAVEL, OU EXAMEN DU PRINCE DE MACHIAVEL, ET RÉFUTATION DU PRINCE DE MACHIAVEL. », [lire en ligne [archive]].
  50. « Le Prince de Machiavel est en fait de morale ce qu’est l’ouvrage de Benoît Spinoza en matière de foi : Spinoza sapa les fondements de la foi, et ne tendait pas moins qu’à renverser toute la religion; Machiavel corrompit la politique, et entreprenait de détruire les préceptes de la saine morale. », Anti-Machiavel, Avant-propos, [lire en ligne [archive]].
  51. « comme il est très-facile qu’un jeune homme ambitieux, et dont le cœur et le jugement n’est pas assez formé pour distinguer le bon du mauvais, soit corrompu par des maximes qui flattent ses passions impétueuses, on doit regarder tout livre qui peut y contribuer comme absolument pernicieux et contraire au bien des hommes. », Anti-Machiavel, Avant-propos.
  52. « j’ai hasardé mes réflexions sur le Prince de Machiavel chapitre à chapitre, afin que l’antidote se trouve immédiatement auprès du poison. », Anti-Machiavel, Avant-propos.
  53. « Rien ne peut égaler l’effronterie avec laquelle ce politique abominable enseigne les crimes les plus affreux. Selon sa façon de penser, les actions les plus injustes et les plus atroces deviennent légitimes lorsqu’elles ont l’intérêt ou l’ambition pour but. », Frédéric II, Anti-Machiavel, Chap. I, [lire en ligne [archive]].
  54. « S’il est mauvais de séduire l’innocence d’un particulier, qui n’influe que légèrement sur les affaires du monde, il l’est d’autant plus de pervertir des princes qui doivent gouverner des peuples, administrer la justice et en donner l’exemple à leurs sujets, être, par leur bonté, par leur magnanimité et leur miséricorde, l’image vivante de la Divinité, et qui doivent moins être rois par leur grandeur et par leur puissance que par leurs qualités personnelles et par leurs vertus. », Frédéric II, Anti-Machiavel, Avant-propos.
  55. Le Prince, chap. 5 [(fr)(it) lire en ligne [archive]].
  56. « Si jamais Machiavel a renoncé à la raison, si jamais il a pensé d’une manière indigne de son être, c’est dans ce chapitre », Anti-Machiavel, chap. V, [lire en ligne [archive]].
  57. « Pourquoi conquérir cette république, pourquoi mettre tout le genre humain aux fers, pourquoi réduire à l’esclavage des hommes libres ? Pour manifester votre injustice et votre méchanceté à toute la terre, et pour détourner à votre intérêt un pouvoir qui devait faire le bonheur des citoyens […]. »
  58. « Sans tous les secours de la religion et de la morale, on peut confondre Machiavel par lui-même, par cet intérêt, l’âme de son livre, ce dieu de la politique et du crime, le seul dieu qu’il adore. », [lire en ligne [archive]].
  59. « Vous dites, Machiavel, qu’un prince doit détruire un pays libre nouvellement conquis, pour le posséder plus sûrement; mais répondez-moi : à quelle fin a-t-il entrepris cette conquête? Vous me direz que c’est pour augmenter sa puissance et pour se rendre plus formidable. C’est ce que je voulais entendre, pour vous prouver qu’en suivant vos maximes, il fait tout le contraire; car il se ruine en faisant cette conquête, et il ruine ensuite l’unique pays qui pouvait le dédommager de ses pertes. », lire en ligne.
  60. « Bacon le chancelier ne s’y est pas trompé, lui, lorsqu’il a dit: cet homme n’apprend rien aux tyrans. ils ne savent que trop bien ce qu’ils ont à faire, mais il instruit les peuples de ce qu’ils ont à redouter. Est quod gratias agamus Machiavello & hujus modi scriptoribus, qui apertè & indissimulanter proferunt quod homines facere soleant, non quod debeant. » (La phrase correspond au passage de la Promotion des savoirs cité plus haut en note.
  61. Sur la date de publication, voir article : Dates de publication de l’encyclopédie, [lire en ligne [archive]].
  62. Diderot, Encyclopédie, 1re édition, tome 9, décembre 1755, [lire en ligne [archive]]
  63. « J’avoue que, supposant les sujets toujours parfaitement soumis, l’intérêt du Prince seroit alors que le peuple fut puissant, afin que cette puissance étant sienne le rendit rédoutable à ses voisins ; mais comme cet intérêt n’est que secondaire & subordonné, & que les deux suppositions sont incompatibles, il est naturel que les Princes donnent toujours la préférence à la maxime qui leur est le plus immédiatement utile. C’est ce que Samuël représentoit fortement aux Hébreux ; c’est ce que Machiavel a fait voir avec évidence. »
  64. a et b J.-J. Rousseau, Du contrat social, 1762, partie III, chap. VI « Des monarchies », [lire en ligne [archive]]
  65. Article : [lire en ligne [archive]]
  66. Henri Drei, La vertu et la politique : Machiavel et Montesquieu, p. 29–30, [lire en ligne [archive]].
  67. Michel Bergès, p. 238, note 370.
  68. Ugo Foscolo, Sepulcri, v. 151-159, [(it) lire en ligne [archive]].
  69. Le Prince, chap. 26 [(fr)(it) lire en ligne [archive]]
  70. C. Lefort, « Le nom et la représentation de Machiavel », p. 108.
  71. D’autres auteurs italiens pratiquent à l’époque le même retour au sens patriotique du Prince. Voir par exemple A. Ridolfi, Pensiero intorno allo scopo di Niccolò Macchiavelli nel Principe, Milan, 1810.
  72. Fichte publie l’essai cité ci-après dans Vesta, revue fondée en 1807 en résistance à l’occupation impériale de la Prusse, cf. Virginia Lopèz-Dominguez, « Le réalisme politique dans la doctrine de la science », in Fichte et la politique, sous la direction de J.-C. Godard et J. R. de Rosales, [lire en ligne [archive]] (fiche en ligne [archive]).
  73. Johann Gottlieb Fichte, Über Machiavelli als Schriftsteller und Stellen aus seinen Schriften, 1807, in Vesta, no 1.
  74. Voir par ex. Über Machiavelli, GA, I, 9, 254 (M 70, note), GA, I, 9, 259 (M 75) (se référant sur la neutralité à Le Prince, chap. 21 [(fr)(it) lire en ligne [archive]]) ou GA, I, 9, 264 (M 78-79) (citant Le Prince, chap. 25 [(fr)(it) lire en ligne [archive]]), cités dans les textes de Fichte Lettres et témoignages sur la Révolution française, compilés par Ives Radrizzani, Vrin, 2002, [lire en ligne [archive]].
  75. Ives Radrizzani, op. cit., préface, « Un nouveau Machiavel au service de la monarchie prussienne », p. 19, [lire en ligne [archive]]
  76. Hegel, Über die Verfassung Deutschlands, 1801-1802, II, 8 (« La formation des États nationaux »), [(en) lire en ligne [archive]]
  77. « Mit Deutschland hat Italien denselben Gand des Schicksals gemeinschaftlich gehabt, nur dass Italien, weil in ihm schon größere Bildung lag, sein Schicksal früher der Entwicklung zuführte, der Deutschland vollends entgegengeht. »
  78. « Even Machiavelli’s basic aim of raising Italy to statehood is misconstrued by those who are short-sighted enough to regard his work as no more than a foundation for tyranny or a golden mirror for an ambitious oppressor. »
  79. « But apart from this, the more astute public, which could not fall to notice the genius of Machiavelli’s works yet was too morally inclined to approve of his principles, nevertheless wished, in a well-meaning way, to rescue him [from his detractors]. It accordingly resolved the contradiction honourably and subtly enough by maintaining that Machiavelli was not serious in what he said, and that his entire work was a subtle and ironic persiflage. One can only compliment this irony-seeking public on its ingenuity. »
  80. « One must study the history of the centuries before Machiavelli and of Italy during his times, and then read The Prince in the light of these impressions, and it will appear not only as justified, but as a distinguished and truthful conception produced by a genuinely political mind of the highest and noblest sentiments. »
  81. « Machiavelli’s work remains a major testimony to his age, and to his own belief that the fate of a people which rapidly approaches political destruction can be averted by a genius. »
  82. « How thoroughly equitable in the view of social morality such a subjugation was, is evident from Machiavelli’s celebrated work “The Prince.” This book has often been thrown aside in disgust, as replete with the maxims of the most revolting tyranny; but nothing worse can be urged against it than that the writer, having the profound consciousness of the necessity for the formation of a State, has here exhibited the principles on which alone states could be founded in the circumstances of the times. The chiefs who asserted an isolated independence, and the power they arrogated, must be entirely subdued; and though we cannot reconcile with our idea of Freedom, the means which he proposes as the only efficient ones, and regards as perfectly justifiable – inasmuch as they involve the most reckless violence, all kinds of deception, assassination, and so forth – we must nevertheless confess that the feudal nobility, whose power was to be subdued, were assailable in no other way, since an indomitable contempt for principle, and an utter depravity of morals, were thoroughly engrained in them. », Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Weltgeschichte, 1830-31, partie IV — « Le monde allemand », section II — « Moyen Âge », chap. III — « Transition du féodalisme à la monarchie », [(en) lire en ligne [archive]]
  83. Les textes sont par exemple disponibles ici : [1] [archive] (troisième partie, II).
  84. Voir Louis Althusser, Écrits politiques et philosophiques, tome II, STOCK/IMEC, présenté par François Matheron, texte « Machiavel et nous ».

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