Cours sur la monnaie : Les fonctions de la monnaie, sa valeur

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Quelle est la différence entre un dollar et un rouble ? - Un dollar.
Quelle est la différence entre un dollar et un rouble ?
– Un dollar.

Vous souhaitez en savoir plus sur la monnaie? Voici un cours complet qui va vous plaire. On y parle des fonctions de la monnaie, sa valeur et son échange.

Chapitre 2 : La Monnaie……………………………………………………………………………… 55
1) Les fonctions de la monnaie…………………………………………………………………. 55
2) Valeur monétaire et valeur éthique ………………………………………………………. 73
3) La valeur de la monnaie ………………………………………………………………………. 83
4) La valeur échangeable de la monnaie……………………………………………………. 98

Chapitre 2 : La Monnaie

1) Les fonctions de la monnaie

Comme nous l’avons déjà signalé, le concept de la monnaie vient du grec
« nomisma » (de « nomos » : loi). A notre connaissance c’est Aristote, dans le livre 551
de L’Ethique de Nicomaque qui souligne l’importance de ce concept. Plus
précisément, que la monnaie est instituée par l’Etat en vue d’assurer et maintenir
l’élargissement des échanges.

Nous savons que cet instrument apparaît, sous sa forme légale, frappé par le
sceau Royal avec Crésus roi du royaume de Lydie, d’Asie Mineure vers l’an moins
55052. Tout indique qu’avant cette période la monnaie non frappée avait circulé
depuis plusieurs siècles chez les Phéniciens ; probablement avec la consolidation de
Tire en tant que puissance hégémonique, vers moins 900.

En tout état de cause, c’est peu après la frappe de monnaie en Lydie que ce
phénomène va se produire en Grèce. A Rome, la frappe des premières monnaies
semble se produire à la même époque que la codification du droit coutumier, avec la
loi des 12 tables, en l’an moins 450. Tout indique que chez les chinois la production
de monnaie est plus tardive, elle surgit avec la dynastie Qin, entre moins 231 et
moins 206.

Cela dit, c’est Aristote qui va définir les fonctions de base de cet instrument. Pour
éviter toute confusion, nous allons tout d’abord donner ces catégories dans un ordre
conceptuel. Ce n’est que par la suite, que nous allons signaler lesquelles ont été
théorisées par le philosophe grec. Il est important de rappeler que la monnaie
51 Qui est aussi le livre 4 de l’Ethique d’Eudème possède un pouvoir légal et libératoire. Elle est, en tant que phénomène institué, une mesure garantie par l’Etat. Ses fonctions sont :
– 1) moyen terme de l’échange, 2) – instrument de mesure, 3) – instrument de
circulation, 4) – équivalent général, 5) – instrument de réserve, 6) – instrument
d’accumulation53, 7) – instrument d’épargne, 8) – instrument de crédit, et 9) –
instrument d’investissement, et 10) – unité de compte et de comptabilité.
Avant d’entreprendre le commentaire de ces catégories, il est important de lire le
passage suivant de Schumpeter, pour comprendre la perception historique de ce
phénomène. Selon lui, en effet, « énumération des quatre fonctions de la monnaie
qui devaient acquérir une telle prééminence dans les manuels du 19e siècle : » étalon
de la valeur (d’échange) » et « intermédiaire des échanges » d’origine aristotélicienne
furent complétées par la « réserve de valeur «élément fortement souligné par les
mercantilistes et par l’étalon des paiements différés » ; cependant, je ne saurais citer
aucun exemple sur ces quatre fonctions qui apparaissent clairement côte à côte.
Certains mêmes de ces auteurs n’insistent que sur la première, d’autres que sur la
seconde fonction. Peu à peu, on comprend que ces deux fonctions sont séparables et
que les théories en étaient différentes. »
54

Il est inutile de commenter ce passage. Il nous donne, toutefois, un aperçu de
l’idée qu’on s’est fait, jusqu’à présent, de ce problème des fonctions de la monnaie.
Car, il est important de comprendre que la théorie et son historicité n’ont pas
beaucoup évolué depuis que cet écrit fut publié, dans sa version originale, en 1954.
Certes, le théoricien de l’École de Vienne y est plutôt très expéditif.

*52 Ce fut le stratero. Cette monnaie remplaça l’Electrum, produit d’un alliage d’or et d’argent non
frappé par le sceau Royal. L’electrum commença à circuler vers moins 680.
*53 Nous verrons que ce concept se divise en accumulation simple et accumulation élargie.
*54 Histoire de l’Analyse Economique, Gallimard, NRF, T.I, p. 415.

Cela étant signalé, essayons de voir les catégories dans l’ordre, dans lequel nous
les avons exposées.

Donc, premièrement, la monnaie est le moyen terme de l’échange. Cela veut
dire plus précisément, que la monnaie est le moyen par lequel nous échangeons nos
biens et notre travail d’une part, et de l’autre, le moyen avec lequel nous obtenons
l’essentiel des biens et des services dont nous avons besoin. En tant que moyen terme
de l’échange la monnaie est un intermédiaire.

Voici ce qu’Aristote nous dit à ce propos :
« Aussi faut-il que toutes choses soient en quelque façon comparables, quand on
veut les échanger. C’est pourquoi on a recours à la monnaie, qui est, pour ainsi dire,
un intermédiaire ».*55

Un peu plus loin il nous signale :» La monnaie est devenue, en vertu d’une
convention, pour ainsi dire, un moyen d’échange pour ce qui nous fait défaut. »56
Enfin, il nous fait remarquer que « la monnaie est une sorte d’intermédiaire qui
sert à apprécier toute chose en la ramenant à une commune mesure. Car, s’il n’y
avait pas d’échange il ne saurait y avoir de vie sociale. »
57

*55 Ethique de Nicomaque, Garnier-Flammarion, Livre 5, chapitre 5-10.
*56 Chapitre 5-11.
*57 Ibidem, 5-14.
*58 Pour cette raison nous formulons l’échange simple : m-A-m (marchandise-argent-marchandise).

Il est, par conséquent, il est clair que pour Aristote la monnaie est en tant que moyen
un intermédiaire58 dans les termes de l’échange. Cette catégorie s’avère nécessaire car elle nous permet d’un côté, de comparer les choses qu’on veut échanger, et de l’autre,
d’apprécier toutes choses en les ramenant à une commune mesure. De plus, cette
nécessité de l’échange trouve son fondement dans la vie sociale. Nous avons à ce propos déjà signalé que pour Aristote l’échange est consubstantiel à la vie sociale. En
d’autres termes, qu’il ne peut y avoir de vie sociale sans échanges.

De sorte que c’est par le biais de l’échange que l’être humain se procure ce qui
lui fait défaut. On peut aussi expliquer cette nécessité en faisant remarquer que la
singularité est un être qui ne peut pas se suffire par lui même. Il a besoin d’avoir des
rapports avec les autres et donc des relations d’échanges. Mais, pour échanger il lui
faut un moyen capable d’assurer la proportionnalité dans l’échange.

Ceci nous renvoie à la deuxième catégorie. Plus précisément, au fait que la
monnaie est un instrument de mesure. Elle nous permet, par conséquent, de
mesurer l’ensemble de biens et de services59 dont nous avons besoin. Tout d’abord,
pour savoir si nous sommes en conditions de nous procurer ces biens ou ces services.
Puis, pour nous les procurer à la valeur la plus juste.

A propos de cette catégorie Aristote nous dit que la monnaie « mesure tout, la
valeur supérieure d’un objet et la valeur inférieure d’un autre, par exemple, combien
il faut de chaussures pour équivaloir à une maison ou à l’alimentation d’une
personne. Il faut donc, en maintenant le rapport entre l’architecte et le cordonnier,
un nombre proportionnel de chaussures pour équivaloir à une maison ou à
l’alimentation d’une personne, faute de quoi, il n’y aura ni échange ni communauté
de rapports ».*60

*59 Nous avons signalé plus haut que le service est un bien ; mais il s’agit d’un bien particulier,
puisqu’il s’objective dans une activité et non pas sous la forme immédiate de la choséité.

*60 Ibidem, 5-10.

En allant plus loin dans la problématique de ces relations nécessaires, Aristote
souligne que «ce rapport ne se serait pas réalisé, s’il n’existait un moyen d’établir
l’égalité entre les choses dissemblables. Il est donc nécessaire de se référer pour tout à
une mesure commune… Et cette mesure, c’est exactement le besoin que nous avons
les uns des autres, lequel sauvegarde la vie sociale ; car, sans besoins, et sans besoins
semblables, il n’y aurait pas d’échanges, ou les échanges seraient différents. » *61
De plus pour Aristote, il ne peut pas y avoir « d’échange sans égalité, ni d’égalité
sans commune mesure. » *62

Il est dès lors clair que pour Aristote la monnaie est, non seulement, un
instrument de mesure, mais un instrument de mesure commune. Donc, propre à
une communauté sociale donnée. En tant qu’instrument de mesure il permet de
mesurer précisément la valeur échangeable des biens que nous produisons et de
savoir ainsi combien de ces biens il nous faut pour obtenir un bien autre dont nous
avons besoin.*63

En d’autres termes, cet instrument de mesure nous permet immédiatement,
comme l’a observé Smith, de savoir quel est le pouvoir de commandement de notre
travail sur le travail d’autrui.

De plus, en tant qu’instrument de mesure commune la monnaie est la
manifestation d’une communauté des besoins. Elle est dès lors, comme dit Hegel,
l’expression d’un système des besoins. Ce système ayant à sa base, précisément, ce
phénomène universel qui est le besoin que nous avons les uns des autres et qui nous
pousse à vivre en collectivités. Puis, il y a le fait qu’à l’intérieur de chaque
communauté sociale les besoins sont très semblables. Certes, de notre temps, avec le
développement des rapports entres les communautés sociales, nous assistons à une
universalisation de plus en plus grande des besoins.

*61 Ibidem, 5-10-11.
*62 Ibidem,5-14.

Cela dit, la dimension commune de cette mesure n’est pas simplement
l’expression du fait que les besoins sont semblables au sein d’une communauté
sociale, mais aussi parce que la monnaie est la manifestation d’un ordre
institutionnel. Lequel implique à sa base un certain niveau d’égalité juridique. Les
sujets de l’échange sont, en effet, en rapport d’égalité civile. De plus, cette égalité se
manifeste dans la mesure commune et est consolidée, dans son existence, par son
objectivation adéquate. Comme nous verrons plus loin, cette forme d’objectivation
est précisément l’expression de l’ordre institutionnel du social.

Nous allons à présent passer à la troisième catégorie. Donc à traiter la thèse selon
laquelle la monnaie est un instrument de circulation des marchandises. En effet, les
valeurs d’échange sont produites à un endroit donné et consommé dans un espace
qui est plus ou moins lointain. Nous avons vu que l’échange élargi surgit avec le
marché. De sorte que, dans ce système, la circulation des marchandises s’obtient,
précisément, par le moyen de la monnaie.

Le processus qui va de la production à la consommation est médiatisé par un
nombre plus ou moins important d’intermédiaires. Or, ces intermédiaires réalisent
leur échange grâce à la monnaie et aux déterminations qui lui sont propres. C’est
pour cette raison que la monnaie est considérée comme l’instrument de circulation
des marchandises. De plus, cette circulation concerne aussi les personnes ; car, les
personnes se déplacent le plus souvent grâce à l’argent, et, dans leur activité
matérielle, en vue précisément de se le procurer. En effet, quelqu’un qui sait qu’une
marchandise est très demandée dans une localité donnée et se trouve en abondance
ou est produite à moindre coût dans une région plus lointaine, cette personne va
essayer de ramener ce produit de l’endroit où il est en abondance et bon marché,
vers un autre où il est très demandé.

*63 Il faut rappeler, à ce propos, que les anciens romains appelaient la monnaie « oestimatio ».

Toute cette activité, comme on peut aisément le comprendre est médiatisée par
l’argent et se réalise en vue de s’en procurer davantage. Il en est de même lorsque
nous parlons du marché du travail. Une personne se déplace pour aller très loin et
exercer une activité, si cette activité est bien rémunérée et lui permet d’amortir les
frais de déplacement, tout en lui permettant de vivre de son travail. Dans ce
mouvement, la monnaie est, comme nous venons de le souligner, le but immédiat et
la condition de sa réalisation. Pour ces raisons, nous pouvons dire que l’échange
élargi – la circulation des biens et des services -, est conditionné par la monnaie. En
d’autres termes, que la monnaie est l’instrument de la circulation en tant que telle :
de la circulation des biens, comme de la mobilité sociale. C’est d’ailleurs pour cette
raison que Smith appelle la monnaie la grande roue de la circulation. Ceci tout en
nous faisant remarquer son rôle instrumental. Car selon lui, « la grande roue de la
circulation est tout à fait différente des marchandises qu’elle fait circuler. Le revenu
de la société se compose uniquement de ces marchandises, et nullement de la roue
qui les met en circulation ».*64

*64 La Richesse des Nations, Livre 2, chapitre 2.

Par conséquent, en tant qu’instrument de circulation des biens et services, la
monnaie joue un rôle de premier ordre dans le social. La consolidation de ce rôle
dépend du niveau de rationalité et d’efficacité de cet instrument.
A partir de ce que nous venons de signaler, il est clair qu’Aristote n’a pas pu
percevoir cette fonction de la monnaie. Les échanges se passaient à son époque à
l’intérieur d’un horizon dans lequel la monnaie était créée en vue de l’échange. Mais,
il est dans la logique de ce mouvement, car l’échange implique l’ensemble des
déterminations de ce processus. Quoi que, dans ce rapport, il faille tenir compte du
fait que la totalité (la circulation) est plus importante que l’ensemble dont il est
question. En effet, la circulation contient en plus de l’ensemble des échanges marchandes, la mobilité horizontale des sujets de cette activité que nous appelons la
reproduction matérielle, ou la concrétisation d’un système de besoins se réalisant au
sein d’un univers marchand.

Cela étant dit, nous allons réfléchir sur la quatrième fonction de la monnaie : la
notion de l’équivalent général. Cette catégorie, dans sa conceptualité fut développée
par Marx. Selon lui, en effet, avec l’apparition de l’échange, une marchandise tend à
se présenter comme équivalente des autres. Ce n’est qu’avec le développement de ce
système qu’une seule marchandise va monopoliser ce rôle et se transformer en
équivalent général. Il y a, par conséquent, selon Marx une sorte de processus
nécessaire qui va de l’équivalant particulier à l’équivalent général.
Voilà comment Marx exprime cette problématique : Les échangeurs « ne
peuvent comparer leurs produits comme valeurs et par conséquent comme
marchandises qu’en les comparant à une autre marchandise quelconque qui se pose
devant eux comme équivalent général. […] Mais cet équivalent général ne peut être
le résultat que d’une action sociale. Une marchandise spéciale est donc mise à part
par un acte commun des autres marchandises et sert à exposer leurs valeurs
réciproques. La forme naturelle de cette marchandise devient ainsi la forme
d’équivalent socialement valable. Le rôle d’équivalent général est désormais la
fonction sociale spécifique de la marchandise exclue, et elle devient argent »65.
Il y a ainsi pour Marx un processus inéluctable, conditionné par les
automatismes du développement marchand, qui va de l’équivalent particulier à
l’équivalent général. Dans le passage suivant cette problématique nous semble être
explicitée d’une manière encore plus transparente. En effet, selon lui : « Le progrès
consiste tout simplement en ce que la forme d’échangeabilité immédiate et universelle, ou la forme d’équivalent général, s’est incorporée définitivement dans la
forme naturelle et spécifique de l’or ».66

*65 Le Capital, Livre premier, Première section, Chapitre 2. (B. de la P., Oeuvres, Economie 1,
p.622)

De sorte que l’or est devenu pour Marx l’équivalent général grâce, précisément,
au développement des échanges. Or, par rapport à cette problématique posée par
Marx, il s’agit de faire la différence entre le devenir de cette catégorie et sa notion elle
même.

Pour ce qui est du devenir de la catégorie de l’équivalent général – donc, de
l’existence d’un étalon de mesure de toutes les marchandises -, il est à remarquer que
la monnaie se manifeste en tant que telle à partir de la convention qui l’institue et
non pas à partir d’une accélération des échanges. En effet, le phénomène monétaire
est très ancien, comme nous l’avons indiqué plus haut. Il n’est pas en tout cas,
comme le laisse entendre Marx, le produit de l’époque bourgeoise classique. De plus,
la démonétisation de l’or à l’époque moderne et le passage au règne du papiermonnaie,
montre que l’automatisme dont parle l’auteur du Capital est une thèse
problématique.

*66 Ibidem, p. 603.
*67 Op. cit., chapitre 5-14-15.

En tout cas, la thèse aristotélicienne sur le fait que la monnaie est le produit de la
puissance instituante, nous semble plus conforme à la logique du réel. Le philosophe
grec formule cette thèse de la façon suivante :»Notons qu’en soi, il est impossible,
pour des objets si différents, de les rendre commensurables entre eux, mais, pour
l’usage courant, on y parvient d’une manière satisfaisante. Il suffit de trouver un
étalon, quel qu’il soit – et cela, en vertu d’une convention ; d’où le nom de
« nomisma » donné à la monnaie. Elle soumet tout, en effet, à une même mesure ;
tout s’évalue en monnaie. »*67

Il est à remarquer, à propos de ce passage, qu’Aristote ne considère pas l’or
comme la monnaie idéale ; et ceci, contrairement à ce qui a été soutenu par de
nombreux historiens de l’économie y compris par Schumpeter. Le philosophe grec
nous dit, au contraire qu’il s’agit de trouver un étalon, «quel qu’il soit », et de lui
donner cette dimension en vertu d’une convention. L’institution du papier monnaie
comme matière monétaire, à l’époque moderne, correspond précisément à la
logique de la thèse aristotélicienne.

Cela dit, la problématicité de la thèse marxiste sur le devenir de la catégorie de
l’équivalent général, n’exclut pas la rationalité du concept lui-même. En effet, la
monnaie est équivalent général par le fait même qu’elle est une manifestation de la
valeur marchande en tant que telle.

Marx lui même exprime ce phénomène lorsqu’il dit : «La forme équivalent
général est une forme de la valeur en général ».*68

La catégorie équivalente générale de la monnaie apparaît clairement lorsque
nous réfléchissons le rapport de nos besoins avec les biens qui les satisfont. En effet,
dans un laps de temps donné, mettons un mois, nous consommons une quantité
donnée de biens et services, dont la diversité est plus ou moins importante. Donc, au
lieu de nous faire une liste des biens et services dont nous avons besoin pour vivre le
mois d’après – ou les mois suivants pendant un certain temps -, nous avons recours à
la monnaie. Nous disons, alors, que nous avons besoin de tant d’argent pour vivre,
au lieu de nous représenter la liste de biens et services dont nous avons besoin pour
vivre pendant cette période.

*68 Op. cit. p.601.

Dans ces conditions la monnaie joue un rôle d’équivalent général, car c’est aux
biens et services que nous nous référons lorsqu’il est question des besoins et non à la
monnaie en tant que telle. En d’autres termes, lorsque nous disposons d’une
quantité de monnaie donnée, nous ne disposons pas des biens et services dont nous
pouvons avoir besoin, mais plutôt de leur équivalent valeur. Or, c’est cette
dimension d’équivalent valeur des différents biens, qui donne précisément à la
monnaie le rôle d’équivalent général.

Ce raisonnement nous mène, à la cinquième fonction de la monnaie : à sa
dimension d’instrument de réserve. Cette catégorie fut développée perdue par
Aristote. Pour lui, les fonctions d’échange et de réserve sont les deux catégories
pratiques les plus importantes de la monnaie. La fonction instrument de mesure
étant pour lui une dimension théorique, de même que la fonction d’accumulation.
Quoi que cette dernière ait pour lui une dimension négative. Cela dit, pour ce qui est
la dimension instrument de réserve, Aristote nous dit : «Pour les transactions à
venir, la monnaie nous sert, en quelque sorte, de garant et, en admettant qu’aucun
échange n’ait lieu sur-le-champ, nous l’auront à notre disposition en cas de besoin. Il
faut donc que celui qui dispose d’argent ait la possibilité de recevoir en échange de
la marchandise. »*69

*69 Op. cit., chapitre 5-14.

Il faut dire, qu’Aristote fait la différence entre la monnaie comme instrument de
réserve et la monnaie comme instrument d’accumulation. Comme nous le verrons
par la suite, l’accumulation dont parle Aristote est la thésaurisation. En tout cas,
cette différenciation apparaît clairement dans le passage suivant : « La cause de ce
contraste réside dans l’étroite connexion de deux espèces de chrématistique : elles se
recouvrent l’une l’autre en ce que la chose dont chacune fait usage est la même :
c’est bien de la même chose possédée qu’il y a usage, mais l’usage n’a pas lieu de la
même manière dans les deux cas : la forme domestique de la chrématistique a en vue une fin autre, tandis que la seconde forme a pour fin l’accumulation même. »*70
Ainsi, la monnaie de réserve est celle qui est destinée aux dépenses de tous les jours.
Dans le langage monétaire moderne, cette catégorie correspond à ce que nous
appelons le dépôt à vue et la monnaie active. Cette dernière catégorie correspond
actuellement aux liquidités avec lesquelles nous réalisons nos dépenses quotidiennes.
La monnaie de réserve a une fonction économique très importante. Elle permet
non seulement la réalisation des dépenses comme un mouvement continu, mais
aussi d’assurer l’existence de stocks de biens et de disponibilités de services. En effet,
si dans les sociétés marchandes71 les biens offerts sont en abondance, c’est parce qu’il
y a en contre-partie un pouvoir d’achat, sous la forme de monnaie de réserve. De
sorte que les stocks de biens sont le résultat et la contre-partie de cette réserve. En
d’autres termes, l’offre en acte, ainsi que les stocks qui l’alimentent, sont la
conséquence d’une demande en puissance qui existe sous la forme précisément de
monnaie de réserve. Ceci fait que l’offre globale est en raison directe à l’importance
de ce pouvoir d’achat. Ainsi, si ce pouvoir d’achat venait à disparaître comme
conséquence de l’abolition de la monnaie – ou des fonctions essentielles qui lui sont
consubstantielles -, il est évident que la puissance de cette offre se dissipe d’ellemême.
Cela étant signalé, nous passons à la sixième catégorie : celle de la monnaie en
tant qu’instrument d’accumulation. Il faut dire que cette fonction est plus complexe
que les autres, dans la mesure où elle implique deux dimensions bien différentes. De
plus, ces dimensions correspondent à deux phases différentes de l’univers social.

*70 La Politique, J. Vrin, Paris, p.61.
*71 A la différence de celles qui ne le sont pas, comme dans le cas des structures du socialisme
dit réel.

En effet, nous avons affaire, pour ce qui est de cette fonction à deux catégories
différentes : à l’accumulation simple et à l’accumulation élargie. La première forme
d’accumulation correspond à cette phase de l’univers social dans lequel
l’individualisme est encore un phénomène plutôt marginal. Avec le développement
de l’individualisme et des échanges, qui en sont la conséquence, nous assistons à la
formation de l’accumulation élargie : la capitalisation.

Comme nous le verrons plus loin, l’accumulation élargie surgit avec l’épargne et
le crédit. Du temps d’Aristote, seule existait la thésaurisation comme forme
d’accumulation. Dans sa radicalité, le sujet de cette pratique n’était autre que
l’avare. Plus précisément, celui qui par l’obsession de l’accumulation simple, retirait
la monnaie de la circulation et appauvrissait, par la même, le social. Car la rareté de
monnaie, implique la réduction de la demande et, par la même, la pénurie générale.
Dans ces circonstances, le crédit tendait à aggraver ce phénomène, en augmentant
le niveau de thésaurisation. Comme on le sait, cette pratique fût très courante du
4ème au 1er siècle, avant l’ère chrétienne, aussi bien dans la sphère de la culture
romaine que dans celle de la culture grecque.

Pour ces raisons, cette pratique fut considérée comme étant un phénomène
négatif. De là, non seulement la connotation fortement négative liée à la pratique de
l’avare, mais aussi au fait que le revenu de l’argent va être considéré comme le
résultat de la pure et simple usure. Prêteur et usurier vont être considérés, alors,
comme deux concepts synonymes. Nous trouvons une trace de cette problématique
dans la Politique d’Aristote. C’est ainsi qu’il nous dit, à ce propos : « ce qu’on déteste
avec le plus de raison, c’est la pratique du prêt à intérêts, parce que le gain qu’on en
retire provient de la monnaie elle-même et ne répond plus à la fin qui a présidé à sa
création. Car la monnaie a été inventée en vue de l’échange, tandis que l’intérêt
multiplie la quantité de monnaie elle-même. C’est même l’origine du terme intérêt
(de « toxos » enfant) : car les êtres engendrés ressemblent à leurs parents, et l’intérêt est une monnaie née d’une monnaie. Par conséquent, cette dernière façon de gagner
de l’argent est de toute la plus contraire à la nature. »*72

Comme on peut le comprendre aisément ce passage d’Aristote est
particulièrement problématique, car il considère que l’auto-reproduction est
contraire à la nature. Or, la plus simple observation nous montre que le propre de
tout être, comme de tout organisme et de tout système, est de s’auto-reproduire,
s’autoréguler et de s’auto-conserver. Il paraît, dès lors difficile de croire qu’un
penseur aussi logique et cohérent qu’Aristote ait pu émettre un jugement aussi
contraire à la nature des choses. Cela dit ce n’est pas ce texte qui a eu le plus
d’influence dans l’histoire de l’interdit du prêt avec intérêt. En réalité les textes les
plus efficace ont été d’ordre religieux. Comme on le sait l’Eglise catholique rappela
très souvent cet interdit. C’est d’ailleurs une des décisions les plus importantes prises
lors du conseil de Trente, en 1563. Nous trouvons, par ailleurs, la même logique
dans le cas de l’Islam. Le Coran est à ce niveau-là très explicite. C’est ainsi qu’on
peut y lire : « Dieu a permis la vente et il a interdit l’usure » (II, 275)73.
Pour cette raison il y est dit : « Ceux qui se nourrissent de l’usure ne se
dresseront au Jour du Jugement « (Ibidem).

D’ailleurs l’auteur du Coran menace ceux qui pratiquent le prêt avec intérêt en
leur disant : Si vous ne renoncez à l’usure « attendez-vous à la guerre de la part de
Dieu et de son Prophète. » (II, 279) De plus, comme on le sait, c’est pour cette raison
qu’il condamne le peuple de l’Eternel. Le passage suivant est à ce niveau-là
particulièrement clair : «ils ont pratiqué l’usure qui leur était pourtant défendue »
(IV, 161).

*72 Op. Cit., p.65-66.
*73 Rappelons que dans la tradition musulmane, le prêt avec intérêt est l’usure : la « riba ».

Il se pose, dès lors, la question de savoir jusqu’à quel point cette interdiction a
effectivement été formulée. Or nous constatons que cette interdiction a bien existé,
mais elle ne concerne que les membres du peuple de l’Eternel. Le passage suivant est
très explicite à ce niveau-la : « Si tu prêtes de l’argent à mon peuple, au pauvre qui
est avec toi, tu ne seras point à son égard comme un créancier, tu n’exigeras de lui
point d’intérêt ». (Exode 22,25)

En tout cas il y est dit très clairement : « Tu pourras tirer un intérêt de l’étranger,
mais tu n’en tireras point de ton frère. (Deutéronome 23,20). Puis à la question de
savoir qui est le frère en question Ezéquiel répond : « Tes frères sont les hommes de
ta famille et toute la maison d’Israël » (11,15)74.

Ceci nous montre jusqu’à quel point l’interdit du prêt avec intérêt ne vient pas
de l’Eternel comme l’a affirmé pendant des siècles la conscience dite monothéiste. Ce
mal entendu peut bien être le résultat du fait que comme le dit Paul75, chaque fois
qu’ils lisent Moïse un voile obscurcit leur intelligence.

Quoi qu’il en soit, il est important de comprendre que cet interdit a joué dans
l’histoire du monde pré-capitaliste un rôle de première importance. Nous savons, en
tout cas, que cette prohibition va disparaître tout d’abord en Hollande en 1658,
lorsque le pouvoir d’alors déclara ne plus être concerné par l’interdit du prêt avec
intérêt.

Mais c’est surtout à cause des changements institutionnels produits par la
révolution anglaise que le prêt avec intérêt, donc le crédit, va prendre une dimension
essentielle. Plus précisément c’est cette pratique qui va permettre le dépassement de
la fonction de la monnaie comme seul instrument d’accumulation simple. En effet
74 Dans le Lévitique on peut lire aussi :  » Vos frères, les enfants d’Isra‘l (25,46). Voir aussi I Rois
12,24, où la même expression est employée.

*75 2 Corinthiens 3,15.

nous allons alors constater le développement de la fonction de l’accumulation
élargie.

Ce qui veut dire que la fonction de l’accumulation va se dédoubler pour donner
d’un côté, l’accumulation simple, et de l’autre, l’accumulation élargie. Par
conséquent dans l’ordre des fonctions, nous pouvons dire qu’en sixième lieu la
monnaie est un instrument d’accumulation simple, de thésaurisation. Plus
précisément le fait que les gens gardaient leurs richesses monétaires chez eux. Ce qui
permettait la constitution de fortunes. Mais la thésaurisation provoquait la
stérilisation de la monnaie ainsi stockée.

Le passage à la septième fonction de la monnaie comme instrument de
l’accumulation élargie sera la conséquence de la transformation institutionnelle
produite par l’Habeas Corpus Act. Plus précisément par la formation de
l’individualisme qui a comme fondement le principe de la sécurité juridique. Ceci
fait que les individus, quelques soient leurs conditions sociales, vont avoir la
possibilité de disposer librement et en toute sécurité de leur richesses monétaires.
C’est ainsi que vont apparaître très rapidement les nouvelles structures bancaires
les « country banks », les banques régionales. Rappelons que l’Habeas Corpus Act
fut institué fin 1679 et à partir de janvier 1680 nous constatons l’existence des
premières « country banks ». Plus précisément des nouvelles institutions de dépôt et
d’émission.

Car le rôle de ces nouvelles institutions est celui recevoir des dépôts contre
rémunération. Par conséquent l’apparition de l’épargne qui est la septième fonction
de la monnaie. De sorte que les réserves métalliques qui étaient jusque-là stérilisées
dans les réserves privées, vont commencer à devenir efficaces et atteindre par la
même, une vitesse de circulation de plus en plus élevée.

L’épargne va ainsi devenir, selon la logique du système capitaliste classique, la
condition première de la croissance économique. Mais les dépôts vont être
conditionnés par la rémunération de l’épargne. C’est avec du papier que cette
rémunération va se faire, plus précisément avec des billets de banque. Pour cette
raison nous disons que les «county banks » étaient des institutions de dépôts et
d’émission.

Cela étant souligné nous devons toute fois tenir présent à l’esprit qu’au sein de ce
système va se maintenir le mouvement du flux et de reflux de l’or. En d’autres
termes les réserves privées d’or vont tantôt se déposer dans les banques, tantôt
retourner dans les bas de laine. De sorte que la thésaurisation et l’épargne vont se
manifester en rapport antagonique. L’indicateur de cette relation contradictoire
étant le taux de rémunération de l’épargne.

C’est ainsi que le besoin d’épargne tendait à augmenter ce taux de
rémunération, tandis que sa surabondance secrète le phénomène contraire. En tout
état de cause il convient de retenir que, au sein de ce système76, l’épargne était la
condition de l’investissement. Car sans épargne il ne pouvait pas y avoir du crédit,
donc des possibilités d’investissements.

Ceci nous permet de passer à la huitième fonction de la monnaie. Plus
exactement à la monnaie comme instrument de crédit. Car il est important de tenir
présent à l’esprit que ces institutions bancaires cherchaient à augmenter les dépôts
en vue de les faire travailler, donc du crédit.

*76 Ce qui n’est pas le cas du syst•me actuel fond? sur le papier monnaie.

Mais le crédit se manifeste comme un multiplicateur de la base monétaire, car le
volume des engagements est supérieur à cette base elle-même. Pour cette raison
nous disons que le crédit est la manifestation de la vitesse de circulation de la monnaie. Mais cette vitesse est elle-même en rapport inverse au loyer de l’argent. De
la que plus ce niveau est bas, plus important est le niveau de l’activité économique.
Ce qui veut dire que le taux de crédit est l’instrument du niveau d’efficacité de la
monnaie.

Cela dit, la finalité du crédit était alors l’investissement, car à l’époque classique
le crédit à la consommation n’existait pas encore. Pour cette raison nous pouvons
dire qu’en neuvième instance la monnaie est un instrument d’investissement et de
consommation. En tout état de cause l’investissement va s’objectiver dans le
machinisme et provoquer ce processus de développement de la capacité productive,
de la production dans une échelle de plus en plus élevée. C’est précisément ce que
nous appelons l’accumulation élargie, le capitalisme.

Le capitalisme apparaît ainsi, dans son effectivité, comme la manifestation de
l’élévation du niveau d’efficacité de la monnaie. Il n’est d’ailleurs pas difficile de
constater qu’il ne peut pas y avoir de capitalisme sans crédit. Plus précisément sans
crédit abondant et bon marché. En effet, l’interdiction du crédit permettait la
formation de fortunes, tandis que le développement du crédit va produire le
phénomène de l’accumulation élargie : la production dans une échelle de plus en
plus élevée.

Ce système de l’accumulation élargie se manifeste ainsi comme la conséquence
de l’accès à une logique supérieure de la monnaie. Ce n’est donc pas un hasard si la
formation de ce système, en Angleterre en 1680, va être suivie peu de temps après
par la révolution industrielle en 1700.

Cela étant souligné passons à la dernière fonction de la monnaie. Plus
précisément le fait qu’elle est en dixième instance un instrument de compte et de
comptabilité. Pour ce qui est de cette dimension nous savons que la monnaie a
toujours était un instrument de comptabilité. En effet, la monnaie est intimement
liée à la subdivision en parties précises. De là la nécessité de sa quantification. Pour
cette raison dans la vie courante nous parlons de quantités déterminées de monnaie.
Mais la comptabilité est une pratique qui va apparaître avec le développement
des échanges. L’histoire de l’économie nous signale que c’est en 1494 que Luc
Pocioli va développer le système de la comptabilité double, avec la colonne des
dépenses et celle des recettes. Mais dans ce système nous ne comptabilisons pas les
biens et les services, mais plutôt la monnaie. De telle sorte qu’à la fin la monnaie est
objet d’elle-même.

De sorte qu’avec les fonctions de la monnaie nous avons affaire à un mouvement
où la monnaie est tout d’abord moyen terme de l’échange pour retourner, enfin, à
elle-même en tant qu’instrument de compta et de comptabilité. Il s’agit par
conséquent d’un mouvement qui est en lui-même cohérent. Cela dit le véritable
accomplissement du rôle de la monnaie ne peut se manifester qu’à partir du
moment où elle est l’instrument de la justice corrective et assure la proportionnalité
dans l’échange entre les membres de la communauté des nations.

2) Valeur monétaire et valeur éthique

Lorsque nous parlons de la valeur monétaire, nous ne nous référons pas à la
valeur de la monnaie – donc, à la source de sa valeur marchande -, mais bien à sa
dimension axiologique. En effet, la monnaie est un produit de la raison instituante
et, en tant que telle, elle joue un rôle de premier ordre dans le processus de
réalisation de la substance éthique de l’humain.

Comme nous l’avons souligné, en reprenant une thèse fondamentale d’Aristote,
l’être humain est un être qui doit produire des biens et des valeurs pour satisfaire ses
propres besoins. Parmi les systèmes de valeurs qu’il produit, nous trouvons ceux qui
sont le produit de la raison instituante, comme le droit, l’économie et la politique.

Cet ensemble de systèmes est ce que nous appelons, suivant Hegel, la manifestation
de la moralité objective. En d’autres termes, la moralité objective se réalise par le
biais de la raison instituante. La monnaie est précisément une de ses plus hautes
manifestations, car elle est instituée en vue de réaliser un système de besoins qui
tend à garantir et assurer l’universalité des rapports matériels entre les êtres
humains. Tout d’abord au sein des communautés sociales, pour se projeter par la
suite au niveau du marché international.

Pour ce qui est de la création de la monnaie, nous avons vu qu’elle est le produit
de la convention s’objectivant au niveau du pouvoir de l’État. Remarquons que cet
acte créateur n’est pas le produit de l’arbitraire, mais plutôt d’une nécessité et en vue
de permettre la proportionnalité dans l’échange.

En ce qui concerne l’acte créateur lui-même il faut rappeler que la puissance
instituante doit tout d’abord, choisir un étalon qui soit pratiquement viable. Ceci,
tout en étant, pour ainsi dire, conscient qu’il est dans son pouvoir, « soit de
changer » la monnaie, « soit de décréter qu’elle ne servira plus »77. Par conséquent,
la puissance instituante peut choisir son étalon. De la même manière qu’elle peut par
la suite, soit changer, soit supprimer son existence. Ces différentes possibilités sont
essentiellement le résultat du fait que la monnaie, comme nous l’avons déjà
rappelée, est un phénomène légal.

*77 Ethique de Niconaque, 5,5,11.
*78 Cas de certains pays de l’Amérique latine.
*79 Comme au Cambodge avec les Khmers rouges.

A l’époque moderne nous constatons souvent la manifestation de ces alternatives
et ce d’une manière particulièrement frappante. Ce phénomène étant le résultat du
fait soit que les changements de monnaie se produisent à intervalles très courts78, soit
qu’il y a suppression de cet instrument79. Comme on le sait ces changements erratiques et drastiques de politique monétaire n’existaient pas dans la tradition.

Cela à cause du fait que les métaux précieux étaient considérés comme la matière
idéale de cet étalon de mesure. Il avait ainsi des sociétés dont l’étalon était l’or, et
d’autres qui employaient à cette fin l’argent métal. Dans certaines sociétés il y a eu
ainsi des périodes de bi-métalisme.

En tout cas, l’emploi de ces métaux rares empêchait toute forme de création
arbitraire de monnaie. En effet à côté de l’acte instituant, l’Etat garde la faculté
d’émettre plus ou moins de monnaie. Comme on peut aisément le comprendre cette
possibilité va prendre une dimension importante avec l’institution du papier
monnaie.

L’expérience moderne nous montre, par conséquent, qu’en plus de l’acte
instituant il convient de tenir compte du phénomène de l’émission monétaire80. Un
état conditionné par un minimum d’éthicité doit pouvoir maîtriser ce deuxième
facteur, car de par son rôle en tant que puissance instituante, il se doit de garantir
une stabilité plus ou moins importante de sa monnaie.

*80 En France, selon l’article 34 de la Constitution de 1958, la loi fixe non seulement « l’assiette, le taux et les modalités de recouvrement des impositions de toute nature », mais aussi  » le régime d’émission de la monnaie. »

Cette responsabilité éthique de l’État trouve son fondement dans le fait que
l’existence de la monnaie correspond à une nécessité et se réalise en vue de permettre
la proportionnalité dans l’échange. Pour ce qui est de cette nécessité, nous avons
déjà souligné le fait que l’apparition de la monnaie correspond au besoin d’élargir
les échanges et d’accroître les biens en circulation. En d’autres termes,
l’élargissement des échanges correspond à la nécessité de dépasser l’horizon de
l’autosubsistance et de la pénurie généralisée, pour créer les conditions du développement des capacités de chacun, en vue de contribuer à l’abondance et au bien-être général.

Par conséquent, de par la nécessité de son existence, la monnaie joue un rôle
éthique, car un des buts de la substance éthique de l’humain est précisément celui de
dépasser le règne de la misère. De ce point de vue, comme on peut aisément le
comprendre, la monnaie doit être perçue comme un instrument de ce processus
d’accomplissement de la substance éthique de l’humain. De plus, cette dimension
apparaît immédiatement dans le fait que la monnaie est un produit du droit et que
le droit conditionne l’économie.

Ainsi, à la base du phénomène instituant la monnaie, il y a la nécessité de
maintenir et d’assurer l’élargissement des échanges. Mais, cette nécessité ne doit pas
être perçue comme une nécessité nécessiteuse. Il s’agit bien plutôt d’une exigence de
la raison. En effet ce qui se manifeste dans ce phénomène instituant, quelque soit
son niveau, c’est l’objectivation de la raison. Laquelle a comme finalité, en tant que
dimension axiologique, comme l’a signalé Aristote, la création d’une communauté
d’égaux en vue de bien vivre. De sorte que, le développement de la substance
éthique contenu dans la manifestation du phénomène monétaire est une exigence de
la raison axiologique. Ce processus implique – comme on peut le comprendre
aisément à partir de ce qui vient d’être exposé -, la réalisation accomplissante des
différentes fonctions de la monnaie.

Ce jugement peut paraître absurde, voire provocateur à partir de la sensibilité
dominante dans notre monde. Cette sensibilité est, en effet, très imprégnée de
christianisme et de marxisme81. Rappelons par exemple, que les premiers Pères de
l’Eglise considéraient la monnaie comme le crottin du diable.

*81 Ces visions du monde constituent en quelque sorte notre  » Weltgeist « , l’esprit de notre monde.

Donc, comme le négatif du négatif. Le marxisme de son côté croit que la
monnaie est la manifestation, comme disait l’auteur des Fondements à la critique de
l’Economie Politique, de la vénalité et de la prostitution universelle.

Certes, dans la positivité des réalités que nous avons connu jusqu’à présent la
monnaie a très souvent véhiculé et cimenté l’horreur dans le monde. Cela de même,
d’ailleurs, que le droit, la politique et l’économie en général. Or, une fois cela
constaté se pose la question de savoir, si ces dérives dans le négatif doivent nous
conduire au rejet de toute manifestation de l’axiologie rationnelle? Doit-on, par
conséquent, supprimer la monnaie parce qu’elle a très souvent été une manifestation
négative dans le monde ? Il faut être conscient, comme nous l’avons souligné qu’une
telle perspective implique la fin de toute dimension rationnelle capable de
conditionner l’existence des collectivités humaines.

Il est, en tout cas, nécessaire de rappeler que pour Aristote la monnaie est une
manifestation de la justice corrective, au même titre que le droit privé. Le but
éthique de la monnaie est celui d’assurer la proportionnalité dans l’échange. Ce but
est atteint par le simple fait que la monnaie est un instrument de mesure. Elle met
donc sur le même pied des biens dissemblables. La table ou la maison cessent ainsi
d’être ce qu’elles sont pour devenir des « quantum « de l’instrument de mesure.
C’est précisément cette identité qui les rend échangeables et qui permet d’établir un
rapport entre l’une et l’autre. Car les biens, en se rapportant à la monnaie, cessent
d’être des simples valeurs d’usage, pour devenir des objets ramenés à une
proportion. En d’autres termes, une table donnée cesse d’être ce qu’elle est, ses
qualités et caractéristiques propres, pour devenir une proportion de la mesure
commune. De sorte que la proportionnalité dans l’échange est, justement, le résultat
d’une réduction des choses à une proportion monétaire. De plus, cette
proportionnalité est donnée par les automatismes du marché. Et elle est donnée
avant que l’échange ne se réalise. Les sujets de l’échange sont donc au courant de cette valeur avant que l’échange ne se réalise. C’est d’ailleurs par rapport à cet
indicateur que les sujets de l’échange entrent en palabre. Car le commerce est par
définition et dans sa pratique non seulement une relation entre les choses, mais aussi
un rapport entre les sujets.

On peut à présent se poser la question : pourquoi faut-il que l’échange soit
proportionnel, ou selon le principe de l’égalité proportionnelle? Eh bien, la réponse
est donnée par la logique même du rapport entre les sujets ! Dans l’univers social,
nous l’avons vu, les sujets de l’échange sont en rapport d’égalité. Cela fait, par
conséquent, que l’échange entre égaux doit se réaliser selon le principe de l’égalité
proportionnelle.

Ce devoir-être est conditionné par une nécessité et un principe éthique. La
nécessité n’est autre que celle d’assurer et de garantir l’existence de la communauté
sociale. Le principe quant à lui est celui de la justice, qui veut que l’égal soit traité en
égal et l’inégal en inégal. Il faut de plus être conscient, par rapport à cette
problématique de l’égalité, que ce phénomène n’est pas un fait naturel, le produit de
la nature ; mais, bien le produit du droit.

C’est en effet, l’ordre institutionnel de chaque structure sociale qui détermine le
niveau et la forme de l’individualisation au sein d’elle même. Pour ce qui est de
l’échange, l’individualisation de base en est son support. Cela veut dire que les sujets
de l’échange sont nécessairement des sujets de droit civil. A ce propos, comme on le
sait, les esclaves n’étaient pas, dans l’univers gréco-romain, des sujets de l’échange82.
*82 Bien évidemment, les esclaves allaient au marché, mais ils n’étaient considérés que comme des simples instruments de leur seigneurs, de m•me que les femmes et les mineurs.) En effet, si ces singularités n’étaient pas sujet de l’échange c’est parce qu’elles n’étaient pas sujets de contrat. Donc, en bref, des sujets de droit civil. Elles étaient, d•s lors, considérées comme des irresponsables.

Il est clair, par conséquent, que les sujets de l’échange sont, au sein de la
pratique de l’échange, sur un pied d’égalité. De sorte que la garantie de
proportionnalité dans l’échange est une condition de cette égalité. Car, entre égaux il
s’agit d’empêcher par tous les moyens que les uns l’emportent par rapport aux
autres. Ceci, dans le sens où les uns seraient des perdants et les autres des gagnants.
Comme nous venons de le voir, la monnaie permet le marché et le marché
donne la possibilité de l’échange proportionnel. Cette activité présuppose un certain
niveau d’individualisation. Ainsi, les sujets de l’échange non seulement connaissent
les indicateurs du marché, mais sont aussi en condition de palabrer sur les termes de
l’échange.

Les sujets sont alors conscients de la justesse des termes de l’échange.
Néanmoins, il se peut qu’une marchandise comporte un vice de forme et qu’une des
personnes soit lésée par la transaction. Dans ce cas, la personne trompée peut
toujours faire appel à la puissance judiciaire. Le rôle du juge étant celui de rétablir la
proportion raisonnable.

C’est pour ces raisons qu’Aristote considère que la monnaie est l’un des
instruments de la justice corrective, au même titre que le droit commercial. Son but
éthique étant de créer et de sauvegarder l’égalité proportionnelle dans l’échange.
Voici comment le philosophe grec perçoit cette problématique : »ce qui constitue cet
échange proportionnel, c’est l’union en diagonale. Prenons, par exemple, un
architecte A, un cordonnier B, une maison C, une chaussure D. Il faut que
l’architecte reçoive du cordonnier le travail de celui-ci, et qu’il lui donne en échange
le sien. Si donc, premièrement, est réalisé cette égalité proportionnelle, si
deuxièmement la réciprocité existe, les choses se passeront comme nous venons de le
dire. Faute de quoi, l’égalité sera détruite et ces rapports n’existeront plus. Car rien
n’empêche alors l’oeuvre de l’un de l’emporter sur l’oeuvre de l’autre. Il faut donc les
rendre égales »*83.

*83 Op. Cit. 5,5,8.
*84 L’auteur que nous venons de citer.
*85 Note 145, p. 298.
*86 Qui est celle d’un carré.

L’idée fondamentale de ce passage est représentée par l’image de «l’union en
diagonale ». Il faut dire que dans la tradition on a eu tendance à considérer cette
image, comme dit Jean Voilquin84, comme un « abus de la géométrie qui ici éclaire
peu la question »85. Or ce jugement nous semble problématique. En effet, l’idée
aristotélicienne nous semble plutôt lumineuse. Car, nous pouvons nous représenter
un carré, où les échangeurs et les choses échangées sont en relation opposée. C’est
ainsi qu’A veut échanger son bien a avec B, lequel dispose d’un bien b. Car comme
nous l’avons vue, la valeur échangeable d’un bien est réellement égale à la quantité
de travail que ce bien met son propriétaire en état de se procurer. De sorte que le
rapport s’établit suivant la figure86 aristotélicienne de la façon suivante :
A———b
a———-B
Par conséquent A est en rapport à B en vue de l’échange. De plus A et B sont sur
un pied d’égalité. De telle manière que puisqu’ A est en égalité avec B, il est normal
qu’il y ait échange proportionnel. La réciproque est, quant à elle le résultat de la
complémentarité. L’un a besoin de l’autre, mais pour que l’échange puisse se réaliser
il est nécessaire qu’il y ait égalité proportionnelle. Donc, d’un instrument capable
d’établir cette proportionnalité. Comme le dit le philosophe grec : » Le rapport qui
existe entre le paysan et le cordonnier doit se retrouver entre l’ouvrage de l’un et
celui de l’autre. Toutefois, ce n’est pas au moment où se fera l’échange qu’il faut
adopter ce rapport de proportion ; autrement, l’un des termes extrêmes aurait
doublement la supériorité […] ; c’est au moment où chacun est encore en possession
de ses produits. A cette condition les gens sont égaux et véritablement associés parce
que l’égalité en question est en leur pouvoir ; par exemple un paysan A, une certaine
quantité de nourriture C, un cordonnier B et le travail de celui-ci D, qu’on estime
équivaloir à cette quantité. Si l’on ne pouvait pas établir cette réciprocité, il n’y
aurait pas de communauté sociale possible. Quant au fait que c’est le besoin qui
maintient la société, comme une sorte de lien, en voici la preuve : que deux
personnes n’aient pas besoin l’une de l’autre, elles n’échangent rien. C’est le
contraire si l’on a besoin de ce qui est la propriété d’une autre personne, par exemple
du vin, et qu’on donne son blé à emporter »*87.

De sorte que la réciprocité est conditionnée par le fait que l’être humain est un
être qui n’est pas destiné à vivre dans la solitude. Nous avons besoin les uns des
autres. Il s’agit, par conséquent de créer les conditions pour que l’échange soit assuré
et garanti dans sa proportionnalité. Ce à quoi parvient la communauté sociale, en
instituant cet instrument que nous appelons la monnaie. De sorte que, ce
phénomène est aussi bien un instrument rationnel et efficace, qu’une manifestation
de la moralité objective. Nous étudierons plus loin le côté de l’efficacité de cet
instrument. Ce qui nous intéresse ici, c’est sa dimension rationnelle et éthique. Or, ce
qui revient au même, c’est sa dimension d’axiologie rationnelle. En effet, un point de
vue axiosophique l’éthique est raison pratique et la rationalité universelle est
purement axiologique.

*87 Op. cit. 5,5, 12-13.

Cela dit, pris dans sa forme simple la dimension rationnelle de la monnaie se
manifeste à deux niveaux : Premièrement, la monnaie est un instrument dont la rationalité est en puissance ; la rationalité qui est en acte dépend de l’ordre
institutionnel qui conditionne son existence.

Deuxièmement, la monnaie est un instrument rationnel parce qu’elle est
produite de la raison se manifestant en tant que substance de la moralité objective.
Cette dimension est aussi en puissance, car l’Etat peut être l’objectivation de ce qui
est rationnel et juste, comme de son contraire.

Pour ce qui est de la dimension éthique de la monnaie, nous avons déjà signalé
que, par le fait même qu’elle permet la proportionnalité dans l’échange, la monnaie
est l’extériorisation de la justice corrective. Cette dimension trouve aussi son
fondement dans le fait que la monnaie permet, dans sa fonction purement
rationnelle, la réalisation accomplissant du système des besoins.

A partir de cette perception du phénomène monétaire, il est important de saisir
sa distance abîsmale qui la sépare du jugement suivant de K. Marx : « Moyens et
pouvoirs universels, extérieurs, venant ni de l’homme en tant qu’homme, ni de la
société humaine en tant que société, moyen et pouvoir de changer l’idée en réalité et
la réalité en simple idée, l’argent transforme les forces réelles et naturelles de
l’homme en idées purement abstraites, en imperfections, chimères et tourments ; de
même, les imperfections et les chimères, les puissances stériles et purement
imaginaires de l’individu, il les transforme en puissances réelles. En vertu de quoi
l’argent est la perversion générale des individualités qu’il change en leur contraire,
en leur attribuant des qualités qui ne sont pas le moins du monde les leurs.

Il apparaît alors comme la puissance corruptrice de l’individu, des liens sociaux,
etc., qui passent pour être essentiels. Il transforme la fidélité en infidélité, l’amour en
haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le
maître en valet, la bêtise en intelligence, l’intelligence en bêtise. Notion existante et
agissante de la valeur, l’argent confond et échange toute chose ; il en est la confusion
et la conversion générale. Il est le monde à l’envers, la confusion et la conversion de
toutes les qualités naturelles et humaines »*88.

Par conséquent, la différence fondamentale entre la perception qu’Aristote a du
phénomène monétaire, -que nous reprenons comme base dans cette théorisation-, et
la conception de Marx, peut se réduire essentiellement aux points suivants.
Premièrement, pour Aristote la monnaie est un phénomène rationnel, tandis que
pour Marx il s’agit d’une puissance maléfique. Deuxièmement, pour Aristote la
monnaie est un instrument de la justice corrective, par contre pour Marx elle est une
puissance pervertie et pervertissante.

Cela étant signalé, revenons aux catégories qui sont à la base de ce sous-chapitre
le rapport entre la valeur monétaire et la valeur éthique. En effet, nous avons
affaire dans cette relation à deux notions dont l’une, la valeur éthique, a une
dimension d’ordre universelle, tandis que l’autre a une dimension d’ordre
particulière. Pour cette raison, nous avons pu laisser entendre que la valeur éthique
se réalise dans la valeur monétaire, par le biais de la moralité objective. Ceci dans le
sens où la valeur monétaire médiatise le rapport entre la sphère éthique et la sphère
de la reproduction matérielle dans le sens général de ce terme.

3) La valeur de la monnaie

*88 Economie et Philosophie, (Manuscrits Parisiens),(1844). Voir Karl Marx, Oeuvres, Economie 2,
B. de la P., p.117 et suivante.
*89 Voir plus loin le sous-chapitre sur « La valeur échangeable de la monnaie. »
*90 Nous traitons, cette problématique dans le chapitre 3, 1, concernant la formation des prix.

C’est avec le développement de l’histoire de la monnaie que va se poser la
question de savoir qu’est ce qui détermine sa valeur. Cette interrogation est,
toutefois, à différencier de celle de savoir comment se détermine la valeur de la
monnaie89, ainsi que celle de savoir comment se détermine la valeur des biens *90.

Pour ce qui est de la détermination de la valeur de la monnaie, nous savons
qu’Aristote avait signalé le fait qu’elle varie, mais que ces variations n’empêchaient
pas cet instrument de jouer les fonctions qui sont les siennes et particulièrement, en
l’occurrence, d’être instrument de réserve. Le texte aristotélicien est, plus
précisément, formulé de la façon suivante : «Cette monnaie même éprouve des
dépréciations, n’ayant pas toujours le même pouvoir d’achat. Toutefois elle tend
plutôt à être stable. »91. Comme on peut aisément le comprendre, d’après ce passage
le philosophe grec parle d’une monnaie qui est très stable. Ce qui n’est pas le cas à
notre époque, en ce qui concerne la plus grande partie des monnaies. Cette stabilité,
dont il est question, est le résultat d’un étalon monétaire exprimé par les métaux
précieux.

Quoi qu’il en soit, le problème de la détermination de cette valeur – ou des causes
conduisant à l’appréciation ou à la dépréciation de la valeur de la monnaie -, va être
au centre de la réflexion chez Locke. Nous la trouvons par la suite chez Ricardo et
Marx. A notre époque, la thèse dominante sur la valeur de la monnaie s’est
développée en tant que production théorique spontanée. Elle est en tout cas liée au
problème de l’inflation, de même qu’à la théorie monétariste.

*91 Ethique de Nicomaque, 5,5,14

Nous allons étudier ces trois positions théoriques en vue de trouver une réponse
adéquate à la logique du problème qu’elle pose. Nous ferons cette analyse, pour des
raisons méthodologiques, dans l’ordre suivant : Premièrement, la théorie
ricardienne, dans sa version marxiste. Deuxièmement, la théorie inflationniste
moderne, et troisièmement, la théorie quantitative de la monnaie. C’est en rapport à
cette dernière théorie que nous parlerons de la théorie monétariste. -Comme on peut
le constater, cette démarche n’est pas conditionnée par l’historicité de la production
théorique elle-même. Il s’agit bien plutôt d’une démarche conceptuelle. Le but étant de saisir la logique même de ce phénomène. Cela dit, passons à l’analyse de la
première théorie.

En effet, cette théorie part de la thèse ricardienne sur la valeur-travail. Selon
cette thèse, la valeur des marchandises est déterminée par le temps de travail
nécessaire à leur production. Pour Ricardo cette thèse peut expliquer, de par sa
dimension théorique fondamentale, aussi bien la valeur des marchandises, que la
valeur du travail et de la monnaie. Au fur et à mesure qu’il développe cette thèse,
Ricardo tend à marginaliser le rôle explicatif de la théorie de la valeur-travail sur la
valeur de la monnaie. Malthus n’est, d’ailleurs, pas étranger à ce changement. Mais
quoi qu’il en soit, c’est Marx qui reprend cette thèse dans toute son effectivité.
Pour lui, en effet, la théorie de la valeur-travail explique bel et bien la valeur de
la monnaie. Voilà ce qu’il nous dit à ce propos : « Nous avons déjà fait la remarque
que la forme équivalente d’une marchandise ne laisse rien savoir sur le montant de
sa quantité de valeur. Si l’on sait que l’or est monnaie, c’est-à-dire échangeable avec
toutes les marchandises, on ne sait point pour cela combien valent par exemple 10
livres d’or. Comme toute marchandise, l’argent ne peut exprimer sa propre quantité
de valeur que relativement, dans d’autres marchandises. Sa valeur propre est
déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production, et s’exprime dans le
quantum de toute marchandise qui a exigé un travail de même durée »*92.

*92 Le capital 1, Première section, chapitre 3. Voir Oeuvres, Economie 1, B. de la P., p.628.

Par conséquent, pour Marx la valeur de la monnaie est déterminée par le temps
de travail nécessaire à sa production. Remarquons qu’il n’emploie pas ici le concept
de socialement nécessaire. Ceci, à cause du fait que la production de métal jaune est
un phénomène international. Nous avons de plus, affaire dans le cas de l’or – pour ce
qui est de l’époque classique du capitalisme -, comme on le sait, à un étalon universel. Il était donc problématique pour Marx, dans ce cas là, de parler de socialement nécessaire. Il répand, dès lors, la formule strictement ricardienne.

Cela étant signalé, à proprement parler le problème ne se situe pas là. Il se
manifeste, plutôt, lorsque nous réfléchissons sur une telle définition par rapport à la
monnaie actuelle. Car, c’est dans les conditions actuelles que l’absurde de cette thèse
se dévoile dans toute sa radicalité. Il serait, en effet, difficile de soutenir, à l’intérieur
du système monétaire actuel, que la différence de valeur d’un billet de 100 dollars,
avec un billet d’ 1 dollar, se situe dans la différence du temps de travail nécessaire à
leur production. -Il faut noter que dans le cas du dollar U.S.A., nous avons affaire à
une monnaie où il n’y a précisément pas de différence matérielle entre les coupures
en circulation.

Cette argumentation fut déjà employée par Malthus pour critiquer la thèse
ricardienne. C’est la raison pour laquelle Ricardo change d’avis pour ce qui est du
rapport entre la théorie de la valeur-travail et la valeur de la monnaie. Si Marx
revient à la thèse de base de Ricardo, c’est parce que alors le papier monnaie n’était
pas de la monnaie dans le sens strict du terme. Il s’agissait plutôt d’une quasimonnaie
dans le sens quantitatif93 du terme. Mais, cette argumentation de Marx
n’est plus valable à l’époque actuelle ; car, comme on sait, à notre époque le papiermonnaie
est la monnaie au sens strict de ce terme.

Toutefois ce détour par le papier-monnaie ne doit pas laisser penser que la
théorie de la valeur-travail puisse être valable dans le cas de l’or comme étalon. Nous
avons déjà souligné la problématicité de cette thèse pour ce qui est la valeur des
marchandises. En réalité, Marx ramène l’or au concept de la marchandise pour
expliquer sa valeur à partir de la théorie de la valeur travail.

*93 Plus précisément, de la théorie quantitative.

Pour ce qui est de la théorie inflationniste94 moderne, il faut signaler qu’elle
explique les variations de la valeur de la monnaie à partir du rapport global entre
l’offre et la demande des biens et services. Il y a, dès lors, inflation lorsque la
demande est supérieure à l’offre, tandis que la déflation est le résultat du phénomène
contraire. Il est question, par conséquent, à partir de cette thèse de la manifestation
des variations dans la valeur de la monnaie. Ce qui donne l’inflation et la déflation.
De plus, comme nous le verrons plus loin, cette théorie confond inflation et
hausse des prix, déflation et baisse des prix. Mais, quoi qu’elles en soient les
confusions, il est clair que cette thèse considère les variations de la valeur de la
monnaie comme étant la conséquence des variations dans l’offre et la demande
globale des biens et services. La cause se trouve, dès lors, précisément, dans ces
changements au niveau du marché général.

De sorte que selon cette théorie, les variations dans la valeur de la monnaie ne
sont pas la conséquence des causes propres à la monnaie elle-même, mais plutôt des
causes extérieures. En l’occurrence si la demande est supérieure à l’offre, cela
implique le fait qu’il y a trop de monnaie à la recherche de peu de biens. Par contre,
si l’offre est supérieure à la demande globale, nous assistons au phénomène contraire
qu’il y a peu de monnaie et trop de biens.

*94 Nous étudions plus loin l’ensemble de ces thèses.

Cela fait, par conséquence, que la surabondance et la rareté de monnaie sont
sécrétées par le marché global des biens et services. De telle manière que ce rapport
impliquerait un mécanisme de régulation globale. Ainsi, lorsqu’il y a peu de biens
c’est parce qu’il y a surabondance de monnaie. Or cette surabondance d’argent
devrait permettre l’augmentation de la production. On devrait ainsi se trouver
devant un mouvement cyclique, s’il s’agissait d’un mécanisme régulateur. Ceci,
dans le sens où la surabondance de monnaie devrait donner lieu à la reprise de la
production, et la surproduction qui s’en suit devrait provoquer la rareté de monnaie.
Or, le problème est que d’un côté, ce mouvement cyclique ne se produit pas
dans la réalité, et que de l’autre l’inflation s’est toujours produite, dans les sociétés
modernes, au sein d’une surproduction plus ou moins importante. Ce qui rend cette
thèse totalement problématique. En effet, la cohérence d’un tel mécanisme
régulateur impliquerait plutôt que la surabondance de monnaie devrait
correspondre à la sous-production, et que la rareté de monnaie devrait se manifester
avec le phénomène inverse.

Il est clair, de plus, que lorsque nous parlons de sur-demande, cela impliquerait
le plein-emploi des facteurs de production en vue de satisfaire une telle demande.
Par conséquent, l’inflation, et à plus forte raison l’hyper-inflation, devrait donner
sur-utilisation de la capacité productive existante, ainsi que le plein emploi de la
force de travail. Or, dans la réalité nous constatons précisément le contraire. –
Comme nous l’éclairerons plus loin, nous avons affaire ici à une confusion entre les
régulateurs englobants et les régulateurs sectoriels.

Toute cette série de malentendus théoriques nous mène nécessairement à étudier
de près la théorie quantitative de la monnaie. Cette théorie, comme on le sait, a son
origine dans les célèbres Considérations concernant la valeur de la monnaie de John
Locke95. Le premier texte fût publié pour la première fois en 1692 et le deuxième en
1694, l’année même de la création de la Banque d’Angleterre.

Se pose à présent la question de savoir quelle est la thèse principale de Locke, en
ce qui concerne ce problème de la valeur de la monnaie.

*95 Le titre des deux textes sont : Some Considerations of the consequences of the lowering of interest, and raising the value of money et Further considerations concerning raising the value of money.

Locke nous dit, en effet, qu’il est nécessaire de maintenir une certaine proportion
entre la monnaie et le commerce. Mais, que cette proportion dépend non seulement
de la quantité de monnaie, mais aussi de sa vitesse de circulation96. Keynes souligne,
dans sa Théorie Générale (4, 23, 2), l’importance de ce texte pour la théorie
monétaire.

Il est important de noter que la théorie exprimée par Locke se différencie de celle
formulée par Jean Bodin. Jean Bodin nous dit, dans ses réponses aux paradoxes de
M. de Malestroit (1568), que la cause principale de l’élévation des prix est toujours
l’abondance de ce avec quoi le prix des marchandises est mesuré. Il nous semble
nécessaire de ne pas confondre ces deux positions.

Chez Bodin, il est question uniquement de quantité. Tandis que chez Locke, il
est question de quantité et de vitesse de circulation. Avant de développer la théorie
de Locke rappelons qu’elle fut reprise, parmi d’autres, par Irwing Fisher dans son
travail sur le Purchasing Power of Money (1911). La célèbre équation des échanges
Fisher – mv=pt97 – doit être plutôt considérée comme une théorie du niveau des prix.
En effet, le but de la thèse fisherienne est celle de montrer que p=(mv)/t. En d’autres
termes, que le niveau général des prix est égal à la quantité par la vitesse, divisée par
le nombre de transactions.

Cela dit, le problème essentiel n’est pas ici celui de constater les variations dans le
niveau des prix, mais plutôt de savoir quels sont les facteurs qui déterminent la
valeur de la monnaie. Certes, avec la théorie quantitative de la monnaie, nous avons
affaire à une théorie qui a été très critiquée pendant et après la grande crise. C’est la
raison pour laquelle son rôle est si marginal dans le monde moderne.

*96 Le texte en anglais exprime cette problématique de la façon suivante : « The necessity of some proportion of money to trade. This proportion depends not barely on the quantity of money, but on the quickness of its circulation ». Some Considerations, Second edition, London, 1696, p.33.

*97 m (monnaie), v (vitesse), p (prix) et t (transactions).

Pour éclaircir tout malentendu, et avant d’approfondir les présupposés de cette
théorie, il convient d’éclaircir les deux points suivants :

Premièrement, Locke n’a jamais soutenu que la quantité de monnaie en
circulation soit le seul régulateur de sa valeur ;

Deuxièmement, il est problématique de soutenir que la quantité de monnaie n’a
rien à voir avec sa seule valeur.

Pour ce qui est de la critique qui a été faite jusqu’à présent, Schumpeter fait la
remarque que voici : «il n’est pas facile de tracer une frontière bien nette entre les
économistes qui ont adhéré au théorème quantitatif et les économistes qui l’ont
rejeté. Mais il a toujours eu plusieurs ennemis avoués – en Allemagne et en France ils
étaient la majorité – qui ont affirmé que le théorème était insoutenable sinon sans
aucune valeur. Si on les compare avec l’oeuvre de Fisher ou même avec les oeuvres
d’un quelconque des grands auteurs dont on peut dire (à leur avantage ou à leur
détriment) qu’ils ont utilisé le théorème quantitatif en un sens ou en un autre, les
raisonnements de ces ennemis avoués font pâle figure »*98.

Donc, une fois ces problèmes éclaircis, nous allons passer à la théorisation du
théorème quantitatif. Pour cela, nous partons de la thèse lockienne selon laquelle,
comme nous l’avons souligné, dans la valeur de la monnaie, outre la quantité de
monnaie il faut prendre en considération sa vitesse de circulation. Cette thèse nous
mène ainsi à la formule suivante : Q x VC=M.M.

En d’autres termes, la quantité multipliée par la vitesse nous donne la masse
monétaire, ou le volume des transactions99 dans une période donnée. Laquelle
période est, comme on sait, par convention dans toutes les sociétés d’ordre annuel.

98 Histoire de l’Analyse Economique, 3, NRF, Paris, p.457.
*99 De sorte que VT=QVC. En d’autres termes le volume des transactions est égale à la quantité par sa vitesse de circulation

En termes réels, la masse monétaire est le résultat des transactions dans cette période
donnée. Ce qui équivaut, d’une manière générale, au concept du PIB.
De sorte qu’une base monétaire (de monnaie primaire) doit circuler un nombre
de fois plus ou moins important, pour donner une masse monétaire plus ou moins
élevée. Se pose alors la question de savoir quels sont les agrégats monétaires qui
doivent rentrer dans la catégorie de la quantité? Pour donner une réponse claire
nous allons introduire la différence des systèmes monétaires essentiels. Donc, d’un
côté l’étalon or, et de l’autre, le règne du papier-monnaie. Pour ce qui est du système
de l’or comme étalon, l’équation quantitative de base s’expose de la façon suivante :
Q x VC=M.M. On peut aussi dire : Q+VC = VT (Volume des Transactions) ou
encore : Or x mf = m.m.

Par conséquent, la catégorie Q correspond à la quantité d’or, tandis que
l’agrégat mf correspond essentiellement au papier en circulation. En ce qui concerne
le métal jaune il est important de comprendre qu’il constituait, en tant qu’étalon
monétaire, la monnaie de base, ou la monnaie primaire. Cela voulait dire, plus
précisément, que l’or n’avait d’autre garantie que lui même.

Il est nécessaire de souligner, en vue de la compréhension de ce système, que la
base monétaire or était, de par sa nature, soumise à un mouvement de flux et reflux.
Donc, d’augmentation et de diminution de son stock à cause, soit de la préférence
pour l’épargne, soit de la préférence pour la thésaurisation.

*100 Bien évidemment l’essentiel de cette masse était composé par le papier en circulation.

Pour ce qui est de la catégorie mf (monnaie fiduciaire) elle correspondait à
l’ensemble du papier en circulation, plus la monnaie métallique, autre que l’or100.
Cette catégorie est : premièrement, fiduciaire parce que sa valeur ne dépend pas d’elle même, mais de sa garantie or. Donc, de sa proportion adéquate par rapport à
sa base monétaire.

Deuxièmement, le ce par-quoi la monnaie primaire véhicule sa valeur. C’est, par
conséquent, l’instrument de circulation de la monnaie de réserve. Troisièmement,
monnaie de crédit. Ceci, parce qu’elle est créée par le système bancaire.
Quatrièmement, presque monnaie, c’est-à-dire quasi-monnaie dans le sens strict du
terme. Cela à cause du fait que cet instrument ne tire pas sa valeur de lui même. Ce
n’est donc pas une monnaie stricto sensu, mais quelque chose qui s’approche de la
monnaie en tant que telle.

Pour l’ensemble de ces raisons la catégorie mf est la manifestation de la vitesse
de circulation de la monnaie, donc un multiplicateur. De plus, en tant qu’instrument
de circulation de la base monétaire, l’agrégat mf est : 1) dans un rapport
proportionnel avec la catégorie Q., et 2) se décompose lui-même en plusieurs
déterminations.

En ce qui concerne le rapport proportionnel entre mf et Q, à l’intérieur du
système de l’or comme étalon, il est nécessaire de signaler que la vitesse de
circulation ne pouvait pas aller au-delà de certaines limites. Ce qui veut dire que si
ces limites étaient franchies, le papier en circulation se dévaluait par rapport à sa
garantie or. Le système bancaire était dès lors obligé de réguler ce rapport. – Pour ce
qui est de cette problématique il convient de distinguer au sein du capitalisme
classique deux moments différents. Dans un premier temps les banques étaient des
institutions de dépôt et d’émission. Cette période se termine en Angleterre avec la
Peel’s Act de 1844. A partir de ce moment, la banque centrale assume le monopole
de l’émission monétaire. De sorte qu’il se produit ici un passage d’une période
d’insécurité plus ou moins important101 à une période où il y a renforcement du rôle
fiduciaire de la monnaie.

Cela fait, par conséquent, que l’agrégat mf devrait diminuer si la catégorie Q se
réduisait, et inversement dans le cas contraire. Pour ce faire, les banques disposaient
de deux sortes d’instruments essentiels. D’un côté, les billets de banque et de l’autre
les lettres de change. Donc, du papier à moyen et court terme. Le papier à long
terme, comme les obligations, va se développer surtout pendant la deuxième phase
de ce système.

Nous assistons, par conséquent, pendant cette deuxième période à une élévation
de la vitesse de circulation de l’argent ; ou, ce qui revient au même, à un
accroissement considérable de la masse monétaire. Pour ce qui est la France, voilà
comment ce mouvement se manifesta : «La Banque de France qui, depuis 1848,
avait le monopole d’émettre des billets de banque, vit son privilège renouvelé en
1857 ; elle ouvrit une succursale par département. »*102.

*101 A cause du fait que certaines banques avaient tendance à émettre plus de papier de ce qu’il était convenable, pour maintenir la proportion adéquate.
*102 Malet et Isaac, l’Histoire, Vol 4, Ed. Marabout, p.81.

Pour ce qui est de l’augmentation du papier monnaie, toujours en France, voilà
ce que nous disent ces auteurs : « l’usage de la monnaie fiduciaire se généralise : le
nombre des billets de banque en circulation quadrupla de 1850 à 1870 »103. Dans un
autre passage ce phénomène est explicité de la façon suivante : « Trois faits
principaux sont à noter, en ce qui concerne la monnaie, pour la période qui nous
intéresse. Les diverses monnaies européennes ont montré une remarquable stabilité ;
la valeur du franc français, par exemple, n’a jamais variée jusqu’en 1914. En second
lieu, l’Europe a disposé, de 1850 à 1914, d’une quantité croissante de monnaie. Cette
multiplication des instruments monétaires a résulté de la découverte et de l’exploitation, dans le monde, de nouvelles mines d’or ; la monnaie de papier – les
billets de banque – est également devenue toujours plus abondante, jusqu’à
constituer en France, pour l’année 1910, 85% environ de la masse monétaire en
circulation. »*104.

Il est important de retenir, pour ce qui est de cette problématique, que le
développement de la monnaie de crédit est une manifestation de l’élévation de
l’efficacité de la monnaie. Cela implique, pourtant, un accroissement de la masse
monétaire, du volume des transactions, et donc des richesses sociales. L’explicitation
de cette problématique nous permet de passer à l’autre système monétaire.
Historiquement, au système de Bretton Woods. Ce qui implique l’avènement du
règne du papier-monnaie.

A partir de l’équation quantitative de base, ce changement peut se représenter
de la façon suivante :
1) Modèle classique : Q x VC=MM/Or x mf=vt
2) Modèle moderne : Q x VC=MM/pm x mf=vt

*103 Ibidem, p.81
*104 Ibid, p.52.

Ainsi, le passage au règne du papier, implique, par conséquent, le fait que cet
instrument cesse d’être monnaie fiduciaire, pour devenir monnaie dans le sens strict
du terme. Or, du point de vue de la problématique qui nous intéresse ici – la valeur
de la monnaie – ce passage implique du point de vue théorique et pratique, un
changement de possibilités pour ce qui est la politique économique des États.
Essentiellement le fait que cet instrument peut être émis, pour ainsi dire, sans limite.
Ce qui, comme on sait, ne peut pas être le cas du métal jaune. – Nous étudions plus
loin d’autres incidences de ce changement, comme la marginalisation de la
préférence pour la thésaurisation.

Dans le système monétaire moderne, le changement significatif ne se trouve pas
uniquement dans le fait que le papier monnaie cesse d’être monnaie fiduciaire, mais
aussi dans l’apparition d’autres instruments pour jouer ce rôle. C’est le cas des
chèques et des cartes de crédit. Ces instruments sont à présent, comme on le sait, la
nouvelle monnaie fiduciaire105. Ce sont, en effet, ces instruments qu’on peut soit
accepter, soit refuser au niveau du marché. Mais, à aucun moment on ne peut
refuser la monnaie légale d’une nation. Sauf, bien évidemment, dans le cas des
sociétés en stade de décomposition avancée.

Ce changement va produire, pourtant, la possibilité non seulement d’augmenter
la quantité, d’une manière plus ou moins significative, mais aussi d’élever sa vitesse
de circulation. De plus, cette augmentation ne provoque pas de préférence pour la
thésaurisation. Ceci à cause de l’existence structurelle d’un taux d’érosion monétaire.
L’élévation de l’efficacité de la monnaie est, par conséquent, un des résultats de ce
changement. Ce qui veut dire que dans le système moderne la vitesse de circulation
est supérieure à celle du système classique.

Se pose, à présent, la question de savoir comment déterminer la vitesse de
circulation ? Ceci, avant de nous interroger sur la question de savoir quelle est
l’incidence de Q et de VC dans la valeur de la monnaie. – Nous allons, dans ce qui
suit, employer des statistiques se rapportant à l’économie française.
En effet, pour connaître la catégorie VC, nous devons connaître Q et VT. Donc,
la quantité de monnaie en circulation – billets + monnaie divisionnaire -, et le volume
de transactions ou le revenu total de la société. Ceci à cause du fait que VC est le multiplicateur de Q. Se pose, toutefois, le problème du contenu du concept : revenu
total d’une société. Comme nous l’avons indiqué, plus haut, la catégorie qui
s’approche le plus de ce concept est celle du PIB. Dans le cas de la France nous
avons pour la fin 1989, les données suivantes :

  • Billets de banque = 252,5 mds de F.106.
  • Monnaie divisionnaire = 12 mds de F.107.

Cela veut dire par conséquent qu’en France Q=264,5 mds de F. Pour ce qui est
du PIB, il fût, toujours en 1989 égal à 6105 mds de F. Ce qui veut dire que la vitesse
de circulation fût, cette année là, de autour de 23. De plus, il est important de tenir
compte du fait que VC augmente lorsque le loyer de l’argent est bas et que les
facilités de crédit sont importantes. Dans le cas contraire, nous assistons à une
diminution de cette catégorie. Selon la théorie quantitative la valeur de la monnaie
est inversement proportionnelle à sa quantité. Cela veut dire que la monnaie perd de
sa valeur lorsqu’il y a augmentation de Q. Dans le cas contraire la monnaie
augmente de valeur. Ces variations se manifestent par rapport à l’ensemble des
biens et services que cette monnaie véhicule au sein d’une société donnée. Si nous
prenons l’expérience monétaire de la France pendant la période qui va de 1981 à
1990, elle nous donne le tableau suivant :

tableau coupure 2

105 Curieusement la plupart des textes scolaires et universitaires n’ont pas encore enregistré ce
changement. Plus précisément le fait que seul la presque monnaie est monnaie fiduciaire.
106 Voir à ce propos : Compte Rendu, présenté à Monsieur le Président de la République au nom
du Conseil Général de la Banque de France, Exercice 1989, p.118.
107 En 1996 l’encour brut de la monnaie divisionnaire fut de 18,5 mds de F. et celle des billets de 239,3mds de F. Rapport, Exercice 1996, Banque de France, p.60.
108 Pour ce qui est du rythme d’émission, voir : Compte Rendu, 1985, p.78, Compte Rendu 1989, p.118 et Compte Rendu,1990, p.121.
Ce tableau nous montre clairement que le taux d’inflation est essentiellement
déterminé par le rythme d’émission monétaire ; donc, par la catégorie de la
quantité. Une étude plus minutieuse pourrait nous permettre de dévoiler l’incidence
de la politique de crédit dans ce phénomène. Il est, toutefois, important de
remarquer que le facteur de l’inertie du mouvement joue un rôle non négligeable.
C’est ainsi que la réduction significative du rythme d’émission de 1984, par
rapport à celui de l’année précédente, ne se traduit pas immédiatement au niveau de
l’inflation. Cette forte inflexion ne va se concrétiser qu’en 1986. Par la suite, nous
assistons à une reprise du rythme d’émission monétaire qui, par l’inertie précédente,
ne donnera pas un mouvement inflationniste du même niveau. Pour employer une
image, nous pouvons dire que le chien suit bien le lapin, quoi que le mouvement du
premier ne peut pas être identique au second. En effet, de même que le rythme
d’inflation est déterminé par celui de l’émission monétaire, de la même manière
l’orientation de la course du chien est conditionnée par celle du lapin. Mais l’un et
l’autre ne peuvent pas être identique. Sauf bien entendu si le facteur déterminant
suit un mouvement régulier. Dans ce cas là, il est clair, pour ce qui nous intéresse,
109 En ce qui concerne le taux d’inflation, voir : Les Finances Locales décentralisées, Jean Cuzel, LGDJ, Paris, 1989, p.400 – Nous avons ajouté le taux d’inflation des deux dernières années. que les écarts entre le facteur déterminant et le déterminé ne puissent être que le résultat des variations de la politique de crédit.

En d’autres termes, pour ce qui est de cette problématique il convient de savoir si
le volume du crédit suit ou non une évolution régulière pendant une période donnée.
Cela veut dire, par conséquent, que s’il y a constance au niveau du rythme
d’émission monétaire et du volume du crédit, on doit s’attendre théoriquement à
une coïncidence entre les deux catégories que nous sommes en train d’étudier.

4) La valeur échangeable de la monnaie

Au sens strict du terme, comme nous l’avons souligné plus haut, la monnaie est
un étalon. Ce qui veut dire qu’elle est d’un côté, un instrument de mesure, et de
l’autre, un référentiel de valeur qui se manifeste quantitativement. C’est cette
dernière dimension qui va nous intéresser ici. En effet, dans sa dimension
quantitative la monnaie se rapporte : 1) à elle-même, 2) aux biens et aux services, et
3) aux autres monnaies. Nous avons affaire ainsi, en premier lieu à la valeur
nominale de la monnaie, en deuxième lieu, à sa valeur en échange, et enfin à sa
valeur de change.

Il est nécessaire, dès lors, de nous interroger sur la valeur échangeable de la
monnaie à partir de ces déterminations précises. En d’autres termes, il s’agit de
savoir ce qui conditionne la valeur monétaire dans ces différentes manifestations.
Pour ce qui est de la valeur nominale, nous savons que c’est la puissance
instituante qui décide si une monnaie doit avoir cours ou ne doit pas. Or, il s’agit de
savoir si, c’est cette puissance qui décide aussi du rapport quantitatif de la monnaie
avec elle-même et ceci dans les différentes manifestations de cette relation.
Pour répondre à cette question il convient de voir, tout d’abord, quelles sont ces
déterminations quantitatives pour savoir quelles sont celles où l’Etat intervient d’une
manière décisive. En effet, pour ce qui est de la valeur nominale nous avons affaire à
trois manifestations de la monnaie dans son rapport à elle-même. Premièrement, la
pure relation quantitative de cet instrument avec lui-même; deuxièmement, les parts
où les éléments quantitatifs dans lesquels, se décompose cet instrument, et
troisièmement, les proportions au sein desquelles ses parts existent les unes par
rapport aux autres.

Pour ce qui est du premier aspect de cette problématique, nous savons que la
relation purement quantitative de cet instrument avec lui-même n’est pas déterminé
par l’Etat, mais par la logique du nombre. Ce n’est pas, en effet, la puissance
instituante qui décide si un billet de 100 francs doit se changer avec un, deux ou trois
billets de cinquante francs et ainsi de suite. Ce rapport quantitatif est, comme nous
venons de la signaler, conditionné par la loi du nombre.

Par contre, c’est la puissance instituante qui conditionne le deuxième facteur
d’une manière décisive. En effet, c’est celle qui décide quelles sont les parts dans
lesquelles cet instrument se décompose. Dans le cas du franc français, par exemple,
c’est l’Etat qui a décidé que les billets de banque existent en coupures de 20, 50, 100,
200 et 500. Bien évidemment cette décision tient compte de la valeur échangeable de
la monnaie. Un Etat ne peut pas se permettre en cas d’inflation galopante, et à
fortiori d’hyper-inflation, de ne pas changer la valeur nominale des coupures en
circulation. Une telle politique rendrait non seulement le coût de production et
d’entretien de cet instrument trop onéreux, mais il y a aussi le fait que la
surabondance des billets en cours rendrait problématique sa propre circulation. Tant
et si bien que, la décision de la puissance instituante – quant aux éléments
quantitatifs de son instrument monétaire -, se doit de tenir compte aussi bien de cet
instrument dans le processus de circulation, que de son coût de production et
d’entretien. En effet, la rationalité de cette gestion veut qu’il est nécessaire qu’il y ait
suffisamment de petite monnaie que de grande.

Cela nous mène à la troisième problématique qui est celle des proportions dans
lesquelles ces parts existent les unes par rapport aux autres. Pour ce qui est de cette
dimension, il est clair que ce n’est pas l’Etat qui décide de l’ordre de ce rapport, ou
de leur proportion raisonnable. C’est le marché qui détermine cette nécessité. En
effet, pour reprendre l’exemple des billets en circulation110 on peut dire que l’Etat
peut décider sur le fait de savoir s’il faut émettre ou non une coupure de 1000 F.,
mais il ne décide pas de la proportion dans laquelle les différentes coupures existent
les unes par rapports aux autres.

C’est ainsi que dans le cas de la France nous avons assisté, dans les dernières
années, à une évolution très significative, pour ce qui est du rapport des types de
coupures en circulation. Si nous prenons le cas de l’année 1983 et de l’année 1989,
nous constatons l’évolution suivante, en pourcentage du montant total:
tableau coupure

*110 Nous laissons de côté le problème de la monnaie métallique. Laquelle suit la même règle.

Nous constatons ainsi, dans cet intervalle de 6 ans, surtout une augmentation
significative des coupures de 200 F. au détriment des billets de 100 F. Cette évolution
est, comme on le sait, conditionnée essentiellement par le fait que les distributeurs
automatiques ont commencé, pendant cette période à procurer des coupures de 200
F. De plus, cette période nous montre aussi la quasi disparition des petites coupures
de 10 et 20 francs et la marginalisation des billets de 50 F.

Pour ce qui est de ce problème du contrôle physique de l’argent en circulation, il
apparaît clairement, que plus une nation est riche, plus ses instruments monétaires
sont en proportion adéquate et plus ils sont soignés. Pour ce qui est du dernier
aspect, nous pouvons constater que le soin apporté par un Etat à son instrument
monétaire, tend à augmenter avec l’accroissement des moyens technologiques de sa
propre circulation. Les distributeurs automatiques et les machines à compter les
coupures ont besoin de billets en bon état, voire quasi-neufs.

Cela étant éclairci, passons à la deuxième dimension de la valeur échangeable de
la monnaie : sa valeur en échange. Au sens strict du terme, la valeur en échange de
la monnaie se rapporte à la quantité des biens et services qu’on peut obtenir à un
moment donné avec une quantité donnée d’argent. La mesure de cette valeur est
particulièrement significative dans le temps. Il est ainsi important de savoir si avec
une quantité de monnaie donnée – mettons 1000 francs – nous pouvons obtenir plus
ou moins de biens et services en l’espace d’un an.

111 Pour l’année 1983, voir Compte Rendu, 1985, p.78, et pour l’année 1989, voir Compte Rendu, 1989, p.119.

Par rapport à un tel phénomène se pose, tout d’abord, la question de savoir ce
qui détermine la valeur en échange de la monnaie. Nous savons très bien – et
.l’expérience de l’époque moderne nous le montre d’une manière tout à fait
transparente, – que la valeur en échange de la monnaie n’est pas donné par l’Etat et,
plus précisément, par la manifestation de cette puissance, ou selon une certaine
forme de croyance tout dépend de la volonté de cette volonté. Or il n’est pas difficile
de constater que cette forme de la valeur de la monnaie dépend du marché lui
même. Plus précisément, de l’offre et de la demande de la monnaie elle-même.
Ces variations dans l’instrument de mesure sont ce que nous appelons l’inflation
et la déflation. Il est surtout important de ne pas confondre ces variations dans
l’instrument de mesure, avec la variation des biens qui sont mesurés, précisément,
avec cet instrument. Car, pour prendre un exemple, la diminution de l’instrument
de mesure, n’implique pas, comme on peut aisément le comprendre, un
agrandissement des choses mesurées.

Nous l’avons vu, dans le sous-chapitre précédent, que la valeur de la monnaie
est en rapport inverse à sa quantité. Or, c’est précisément cette détermination qui
nous donne essentiellement sa valeur d’échange. Donc, la valeur dans le marché
national, dans lequel cette monnaie est l’instrument légal. Puisque, la valeur
d’échange de la monnaie est le résultat du rapport entre cet instrument et l’ensemble
des biens et services qu’il nous permet d’obtenir.

Il s’agit, dès lors, de faire et maintenir la différence entre d’une part, l’échange
avec le change, et de l’autre, inflation et déflation avec appréciation et dépréciation.
En effet, l’échange renvoi au rapport entre la monnaie et les marchandises. Par
contre, le change nous renvoie à la relation d’une monnaie avec elle-même, ainsi
qu’au rapport d’une monnaie avec les autres. C’est surtout avec cette dernière
détermination que la confusion tend à se faire conceptuellement.

De sorte qu’il est essentiel de faire et de maintenir la différence entre le niveau
d’inflation ou de déflation d’une monnaie, et son niveau d’appréciation et de
dépréciation. Le premier niveau correspond à sa valeur d’échange, tandis que le
deuxième renvoi à sa valeur de change. Comme on verra par la suite l’un ne dépend
pas de l’autre. Ces niveaux ne doivent pas être considérés, telle que le veut la
doctrine officielle, comme identiques.

Cela étant dit, il est important de retenir que le changement dans la valeur
d’échange de la monnaie, se répercute dans la totalité des biens et services, qu’elle
mesure, comme un phénomène régulier. Ce changement donne, par conséquent,
soit une augmentation générale du prix nominal des biens et services inflation, soit le
phénomène contraire déflation. Il est, dès lors, hautement problématique de parler
de mouvement général des prix, dans un sens ou dans un autre lorsqu’il s’agit de
changements dans la valeur d’échange de la monnaie. – En fait, la doctrine officielle
confond l’apparence avec la réalité, car dans les changements de la valeur
d’échange, ce ne sont pas les biens et services qui varient, mais plutôt l’instrument
avec lequel ils sont mesurés.

Du point de vue du marché, ces variations dans la valeur d’échange de la
monnaie sont le résultat de l’offre et de la demande de cet instrument. Il est
important à ce propos là de constater que le rapport entre l’offre et la demande de la
monnaie, fonctionne en rapport inverse à celui de l’offre et de la demande des biens
et services. Ceci, dans le sens où la dominance d’un côté par rapport à son autre est
en sens opposé dans ces différents niveaux. Ainsi, dans une structure fonctionnant
selon, la logique des principes qui doivent conditionner l’ordre économique, au
niveau monétaire, la demande est toujours plus importante que l’offre, tandis qu’au
niveau du marché réel c’est plutôt l’offre qui est plus important que la demande.
De plus au niveau monétaire l’offre est la détermination essentielle. Ce qui ne
peut pas être soutenu au niveau du marché réel, ceci tout en tenant compte de sa
logique inversée. C’est pour ces raisons qu’en ce qui concerne l’offre de la monnaie,
il convient de tenir compte de ses différentes déterminations. Donc, aussi bien de
l’offre quantitative que de l’offre du crédit. – Nous étudions cet aspect de la politique
monétaire au quatrième chapitre, dans le sous chapitre sur la politique monétaire.

Il est important de bien retenir, pour ce qui est cette problématique, que si la
valeur d’échange de la monnaie ne dépend pas de la volonté se manifestant au
sommet de l’ordre institutionnel, elle est la conséquence de la logique d’un tel ordre.
Cela veut dire, plus précisément, que c’est la logique de l’ordre institutionnel qui se
manifeste au niveau de la valeur d’échange de la monnaie, et non pas la volonté de
son pouvoir en tant que tel. – Nous éclaircirons cette problématique, précisément,
dans le quatrième chapitre.

Nous traitons à présent la catégorie de la valeur de change. Pour analyser cette
valeur de la monnaie nous allons tout d’abord rappeler la doctrine dominante, pour
ensuite traiter la logique même de ce phénomène. Mais avant d’analyser ces
différentes théories, rappelons que la valeur de change d’une monnaie se manifeste à
deux niveaux différents. Tout d’abord il s’agit du rapport de change d’une monnaie
avec elle même. En d’autres termes, de la relation valeur de chaque monnaie en elle même.

Puis, c’est le rapport valeur de chaque monnaie avec les autres. Ainsi cette
forme de valeur implique la relation de change de chaque monnaie avec les autres,
sur le marché international.

Nous avons déjà traité la première forme de cette valeur en parlant de la valeur
nominale. Il nous reste à analyser la deuxième forme qui est, au sens strict du terme,
la valeur de change. Cela dit, ce concept ne doit pas être confondu avec celui de la
valeur d’échange. – D’ailleurs toutes les langues modernes font cette différence. Nous
parlons d’échange – « intercambio », « exchange », « tausche » – lorsqu’il s’agit du
rapport entre la monnaie et les marchandises. Par contre, le concept de change –
« cambio », « change », « wechsel »112 – est employé pour désigner la relation valeur
d’une monnaie avec elle même ou avec les autres. Nous parlons ainsi, dans cette
deuxième détermination, de taux de change.

Cela étant dit, revenons aux deux théories qui nous intéressent ici
particulièrement. La première théorie, qui est celle de la doctrine officielle, considère
que la valeur de change d’une monnaie dépend du taux d’inflation. Le taux de
change d’une monnaie dépend ainsi de sa valeur d’échange. De sorte que la valeur
d’une monnaie sur le marché international dépend de sa valeur nationale.
Cette thèse nous semble hautement problématique non seulement du point de
vu théorique, mais aussi du point de vue de l’expérience monétaire elle-même. En
effet, du point de vue théorique il est problématique de soutenir que le particulier – le
national – conditionne le général, l’international.

*112 En Espagnol, en anglais et en allemand pour les deux concepts.

Lorsque nous parlons de dimension internationale d’une économie ou d’une
monnaie, nous nous référons à sa capacité compétitive par rapport aux autres. Ceci
implique, par conséquent, qu’une nation compétitive possède beaucoup de réserves,
tandis qu’une qui ne l’est pas en possède peu ou pas du tout. En tout cas, dans ce
dernier exemple s’il y a des réserves c’est parce qu’elles sont le produit des emprunts.
Il s’avère, dès lors, que cette dimension est plus importante que celle qui renvoie
au rapport du volume de la monnaie et des biens en circulation dans une société
donnée. L’expérience nous montre, précisément, le contraire de ce qui affirme cette
thèse. L’exemple le plus extraordinaire, concernant la logique de ce rapport, est celui
de la dépréciation brutale du dollar entre mars 1985 et mars 1987. En effet, en deux
ans le dollar (USD) s’est effondré de presque 50% par rapport au DM et au Yen.
Ceci, sans que le taux d’inflation ait varié d’une manière significative aux Etats-
Unis. Ce taux est resté en effet, au tour de 4,6% pendant cette période113.
Cela étant signalé, il s’avère clairement que la valeur d’une monnaie sur le
marché international ne dépend pas du taux d’inflation. Nous pouvons donner d’autres exemples pour corroborer cette chose, mais le cas du dollar nous semble
être plus que significatif. Il se pose dès lors la question de savoir : qu’est ce qui
détermine la valeur de change d’une monnaie, ou sa valeur sur le marché
international ? La deuxième théorie nous dit, précisément, que cette valeur dépend,
en première instance de l’abondance ou de la rareté de cette monnaie sur le marché
international. Il y a bien évidemment d’autres instances qui interviennent dans le
conditionnement de cette valeur tel le niveau des réserves de l’organisme émetteur
et, par conséquent, la capacité concurrentielle du pays dont la monnaie est la
manifestation institutionnelle.

*113 Ce phénomène fut le résultat des Accords de New York, du 22 septembre 1985.
*114 Ou ce qu’on appelle improprement le niveau des prix.

Nous allons rester au niveau de la première instance, car c’est elle qui détermine
au niveau immédiat la valeur de change d’une monnaie. Nous pouvons dire alors,
qu’au niveau immédiat, la valeur de change d’une monnaie dépend de l’abondance
ou de la rareté de cette monnaie sur le marché international. Ou, ce qui veut dire la
même chose, que cette valeur est en rapport direct à l’importance de la demande et
en rapport inverse à l’importance de l’offre. Le marché monétaire international est
ainsi réglé d’une manière immédiate par son mécanisme régulateur englobant qui
est la loi de l’offre et de la demande. – Il est important, toutefois, de retenir que ce
mécanisme est lui même conditionné par l’ordre institutionnel au sein duquel il se
manifeste. Cela étant souligné, il est important de remarquer que lorsque nous
disons que la valeur de change d’une monnaie ne dépend pas immédiatement de sa
valeur d’échange114, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de rapport entre l’une et
l’autre. Cette relation se manifeste clairement en cas d’inflation galopante. Ceci non
pas parce que, dans ces conditions, une monnaie se déprécie en tant que telle, mais
parce qu’une perte de valeur trop rapide, tend à produire la préférence pour d’autres
monnaies plus stables et donc la sortie de cette monnaie sur le marché international.
Ce qui provoque sa surabondance sur le marché international et, par conséquent, sa
dépréciation.

On peut dès lors soutenir que l’érosion monétaire peut ne pas sécréter la
dépréciation d’une monnaie, s’il n’y a pas de préférence pour d’autres monnaies.
C’est précisément ce que nous constatons dans les pays où le taux d’inflation reste
dans les limites du raisonnable. En d’autres termes, des limites au delà desquelles il
n’y a pas de préférence pour d’autres monnaies. Ce qui se produit en cas d’inflation
galopante et surtout d’hyper-inflation.

Cette argumentation nous mène à nous poser la question de savoir ce qui
provoque essentiellement l’abondance ou la rareté d’une monnaie, plus ou moins
stable, sur le marché international. Pour ce qui est de la surabondance, on peut
constater que sa manifestation la plus radicale est le résultat de la fuite des capitaux.
Nous avons dans l’histoire contemporaine de la France, un exemple
particulièrement frappant de ce phénomène, avec la fuite des capitaux, comme
conséquence de l’arrivée de la gauche unie au pouvoir, en mai 1981. Rappelons que
cette fuite massive des capitaux, va provoquer une série de dévaluation du franc par
rapport au DM. En moins de deux ans115 le taux de dévaluation, dont il est question,
fut de 29%.

Les dépréciations en glissement sont plutôt le résultat de la perte de compétitivité
d’une nation. Ce recul, qui s’étale généralement dans le temps, est la conséquence
immédiate du fait qu’une monnaie donnée est de moins en moins demandée parce
que les non-résidents achètent de moins en moins les biens et services de la nation en
question.

*115 D’Octobre 1981 à mars 1983.

Pour ce qui est l’appréciation, elle est généralement le résultat soit d’un facteur
conjoncturel, soit de la montée en puissance concurrentielle d’une nation. Depuis la
mi des années soixante, et jusqu’à la fin des années quatre-vingts ce fut le cas du
DM et donc de l’économie de la RFA. L’appréciation fulgurante est généralement
conditionnée par la confluence de facteurs autres que la seule montée en puissance
d’une économie nationale. Ce phénomène autre ne peut-être que d’ordre
institutionnel. Comme le fait qu’une devise internationale devienne instrument de
réserve internationale. Ce fut le cas notamment du DM et du Yen après les Accords
de New York de Septembre 1985.

Avant de terminer ce sous-chapitre, il convient de rappeler que dans la période
d’entre les deux conflagrations mondiales, on considérait que la valeur de change
des monnaies était le résultat de la différence entre les pouvoirs d’achat et les coûts
de production comparatifs. Cette thèse de l’école ricardienne pouvait s’expliquer,
sous le règne de l’étalon or, ce qui est convenu d’appeler les automatismes du métal.
Ceci dans le sens où les pays excédentaires avaient des coûts de production plus
élevés que les pays déficitaires. Ce qui tendait à réguler les différences entre les
excédents et les déficits. Pour notre part, il nous semble qu’il serait plus adéquat de
lier cette régulation à la différence entre le libre échange et le protectionnisme.
Car, en dernière instance, les pays excédentaires tendait au libre échange, tandis
que les pays déficitaires étaient tôt ou tard contraints à une pratique protectionniste.
En tout état de cause, sous le règne de l’étalon or, le problème de la valeur de
change sur le marché international ne se posait pas. Ceci, dans la mesure où on avait
affaire alors, en dernière instance, à la même monnaie. La valeur de la monnaie or
dépendait comme on le sait de son poids et de sa pureté. Le problème de la valeur de
change se posait plutôt soit entre les métaux eux-mêmes – aux époques bimétalliques
(or-argent métal) -, soit entre le métal jaune et le papier, sous le règne de
l’or comme étalon. Il faut rappeler à ce propos que c’est ce problème du change
entre le papier et l’or, qui va être la première manifestation de la crise, entre les deux
guerres, en Europe. En effet, lorsqu’il s’est agit du retour à la convertibilité libre, des
pays comme l’Angleterre et la France ont cru pouvoir rétablir l’ancienne parité.
Ceci, en oubliant que le rapport entre la quantité d’or en réserve et la quantité de
billets en circulation n’était plus le même.

extrait de : Norman PALMA
Introduction à la Théorie Économique que vous pouvez télécharger gratuitement ci-dessous

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